Le 6 octobre 2026
- Scénaristes : Darko Macan, Igor Kordey
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur
– Un entretien réalisé en partenariat avec Perspectives - Festival du Film de Montluçon.
Et si les stars hollywoodiennes étaient immortelles et pouvaient revenir à la vie pour tourner de nouveaux films bien après leur décès officiel ? C’est de ce postulat intrigant – de moins en moins improbable à l’heure de l’intelligence artificielle générative – que partent les auteurs Darko Macan et Igor Kordey dans leur dernier ouvrage, Frankenwood. Une lettre d’amour aussi sincère que grinçante à l’âge d’or de Hollywood, riche en clins d’œil et en caméos. Entretien.
Comment est né ce livre ? Quelles étaient vos inspirations ?
Darko Macan : Il y a plusieurs années, un éditeur m’a demandé des idées autour du mythe de Frankenstein. J’ai alors regardé pas mal de films de Frankenstein pour voir ce qui avait déjà été fait. Un jour, en jonglant avec les différents concepts, l’idée de Frankenwood est née. Un peu par hasard, comme une plaisanterie. Puis Igor a aimé l’idée. Des années plus tard, un éditeur a accroché lui aussi, et le livre a enfin vu le jour.
Vous, Igor, à quel moment êtes-vous monté à bord du projet ?
Igor Kordey : J’adore ce que fait Darko. Pour moi, c’est le plus grand scénariste qui soit ! C’est la raison pour laquelle j’ai accepté ce projet avec plaisir. C’était un immense défi — et j’aime en relever de temps en temps —, car l’histoire met en scène des stars de cinéma, des acteurs de légendes. Ce sont des visages que l’on connaît tous depuis l’enfance pour les avoir vues dans les films, à la télévision.
Je voulais, moi, en faire de véritables personnages de bande dessinée. La solution de facilité aurait été de recopier les milliers de photographies existantes d’Humphrey Bogart, de Marilyn Monroe, Lauren Bacall, etc. Mais je voulais qu’ils agissent comme de vrais êtres humains, saisir des nuances. Trouver un juste milieu entre leur persona de cinéma et ce qu’il étaient réellement. Leur donner une existence propre en tant qu’acteurs de bande dessinée, et non de film. L’essentiel pour moi était de leur insuffler une âme et de les faire jouer différemment.
Je crois y être parvenu. J’ai dessiné et redessiné ces personnages d’innombrables fois. Lors d’un festival à Paris en mai dernier, j’ai réalisé un très grand nombre de dédicaces en dessinant Marilyn Monroe de tête, sans aucun modèle sous les yeux !
Cette période du cinéma est très riche en acteurs et actrices iconiques. Pourquoi avez-vous choisi ceux-ci alors que vous aviez l’embarras du choix ?
DM : C’est très simple, je me suis demandé : qui est l’acteur le plus célèbre ? Humphrey Bogart. L’actrice la plus fameuse ? Marilyn Monroe. Le cinéaste le plus vénéré ? Alfred Hitchcock. À partir de là, j’ai cherché une année où tous seraient tous morts — à l’exception de Hitchcock, décédé plus tard. J’ai ensuite regardé qui d’autre était déjà mort à cette époque, et je suis tombé sur George Reeves, Oliver Hardy...
J’ai aussi intégré Jack Nicholson parce que je l’aimais beaucoup lorsqu’il était jeune acteur, mais aussi pour montrer les victimes de cette situation : la génération d’acteurs qui est mise au chômage lorsque l’ancienne génération est ramenée à la vie indéfiniment. À la fin du livre, on voit aussi Charles Bronson, vedette du cinéma d’action, qui devient ici un mendiant. Toutes ces personnes n’auraient jamais leur chance si les anciennes stars vivaient éternellement !
Frankenwood est loin d’être votre première collaboration : vous avez l’habitude de travailler ensemble. Comment collaborez-vous ? Le scénario est-il écrit entièrement dès le début, ou au fur et à mesure ?
DM : Pour Frankenwood, le scénario était entièrement rédigé. En revanche, lorsque nous travaillions pour le marché américain, nous discutions au téléphone de ce qui allait se passer le mois suivant, les délais étaient plus serrés. Pour celui-ci, comme pour la plupart des scénarios destinés au marché franco-belge, j’ai écrit tout le livre, ou en tout cas la majeure partie, à l’avance, puis Igor l’a dessiné.
IK : Je préfère quand un scénariste livre un script complet. Quand on peut le lire d’une traite, qu’on a une compréhension globale de la situation et des personnages. Darko est toujours ouvert aux suggestions, et c’est aussi pour cela que je le considère comme le meilleur : je n’ai quasiment jamais de reproches à lui faire. Darko est un auteur de bande dessinée complet, pas seulement un scénariste : il pense comme un dessinateur en matière de découpage, de mise en scène des personnages et de composition de planche. Quand je dessine, je me contente de suivre ses indications dans le script !
DM : Pour renvoyer le compliment, Igor est formidable lui aussi. J’ai toujours dit que mes scénarios ressemblaient à des pièces de théâtre : on y trouve des personnages et des dialogues, mais je m’attarde assez peu sur les décors. Et, à chaque fois, Igor accomplit un travail d’incarnation remarquable. Son Los Angeles est remarquable, avec tous ces bâtiments qu’il a recherchés et intégrés. Je savais que certaines scènes se déroulaient chez Marilyn Monroe ou Hitchcock – ça, c’était facile – mais tout le reste de la ville, c’est le travail d’Igor. Si le résultat visuel vous plaît, c’est avant tout grâce à lui.
Cette idée d’acteurs et d’actrices qu’on peut ramener à la vie indéfiniment évoque aujourd’hui tout ce qu’on peut faire avec l’intelligence artificielle générative. Des films avec James Dean ou Val Kilmer sont d’ailleurs en projet.
DM : En fait, c’est une idée ancienne... Dans la BD, l’idée de remplacer les acteurs par des ordinateurs à Hollywood existait déjà il y a plus de quarante ans, dans American Flagg ! de Howard Chaykin. Lorsque j’ai imaginé ce livre, on ne parlait pas encore d’IA, mais il existait déjà ces films Star Wars ressuscitant numériquement Carrie Fisher ou Peter Cushing, où le résultat était presque indiscernable de la réalité.
Je me suis dit que la suite logique était la récréation de toutes les stars défuntes. C’est amusant de voir que la réalité nous a rattrapés : aujourd’hui, les lecteurs pensent que le livre parle d’IA – tant mieux, ça aidera peut-être à en vendre quelques exemplaires de plus – mais ce n’est pas à cela que je pensais au départ.
Vous avez travaillé sur des comic books qui sont des marques connues, des blockbusters de librairie : Star Wars, Marvel... Aviez-vous plus de pression à travailler sur ces projets-ci ou une œuvre comme Frankenwood ?
DM : En fait, j’avais beaucoup plus de pression sur Frankenwood, car je devais faire mes preuves. Sur les livres Star Wars, il n’y avait presque aucune pression : il suffisait d’être meilleur que les autres, et ce n’était pas très difficile ! Même si les films sont des blockbusters et que les comics Star Wars récents sont traités comme tels, à l’époque où nous y travaillions, c’était considéré comme des BD de seconde ou troisième zone. C’était juste un produit qu’il fallait sortir, et beaucoup de personnes bâclaient d’ailleurs le travail ! Si vous faisiez un travail à moitié correct, vous sortiez immédiatement du lot. Pour moi, c’était juste un boulot alimentaire... Pour les projets dont nous sommes propriétaires, notamment en France, la pression est bien plus forte car on est en compétition avec soi-même, pas avec une centaine d’autres exécutants.
Igor : Le mot qui convient est « autonomie ». J’ai moi aussi travaillé sur des comics Star Wars pour le marché américain, notamment chez Dark Horse dans les années 1990. J’ai fait de mon mieux, mais je n’étais pas du tout satisfait des histoires. Pour un album centré sur R2-D2 et C-3PO, l’éditeur avait engagé l’acteur qui jouait C-3PO, Anthony Daniels, pour écrire ses dialogues. C’était un cauchemar : des pavés de texte inutiles et surchargés, uniquement pour faire plaisir aux fans et à l’acteur. C’était très pénible de travailler sur un livre aux dialogues aussi artificiels. J’avais réalisé cet album entièrement à l’aquarelle, et j’ai eu l’impression d’avoir gâché mon temps et mes efforts ; cela a été un échec, principalement parce que l’histoire était assommante, à cause de ces dialogues boursouflés.
J’ai écrit d’autres histoires, notamment sur la mercenaire Mara Jade, mais les scénarios ne me convenaient pas. En un sens, Darko m’a gâté : je compare toujours les autres scénaristes à lui, et c’est toujours Darko qui gagne... Ses histoires ont du cœur, de l’âme, et ses personnages agissent d’une manière logique. Or, le respect de la logique interne est essentiel pour moi. C’est ce que disait Tchekhov à propos du théâtre : « Si un fusil est accroché au mur au premier acte, il doit faire feu au troisième. » Tout doit être lié, cohérent.
L’histoire de Frankenwood est bouclée mais l’avantage des héros immortels est que vous pouvez leur faire vivre d’autres aventures. Vous envisagez une suite ?
DM : Une éventuelle suite dépendra des ventes. C’est toujours possible, mais la question est de savoir si c’est vraiment nécessaire. Raconter la suite des aventures d’Humphrey Bogart serait sans grand intérêt. Si ça devait se faire, je sauterais une décennie et situerais l’histoire dans l’univers du rock’n’roll du début des années 1970. Mais je doute que cela verra le jour ; je n’ai pas d’histoire précise, c’est seulement une idée vague.
IK : Tu avais eu une très chouette idée pour une suite avec les Beatles comme personnages principaux. Moi, j’adore toujours cette idée !
Propos recueillis par Robin Berthelot
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