Le 15 septembre 2026
- Auteur : Simon Edelstein
- Editeur : Jonglez
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur
Un entretien réalisé en partenariat avec Perspectives - Festival du Film de Montluçon.
Résumé : En Inde, les grandes salles de cinéma ferment les unes après les autres. Écrasées par la montée des multiplex, minées par des politiques urbaines destructrices, des milliers de cinémas à écran unique ont fermé, abandonnant derrière eux leurs fauteuils éventrés, leurs projecteurs éteints et les souvenirs d’un cinéma populaire, vivant, vibrant. Pendant près de vingt ans, Élisabeth Christeler et Simon Edelstein ont parcouru l’Inde à la recherche de ces lieux abandonnés ou toujours debout. Façades fanées, guichets grinçants, spectateurs assoupis dans la chaleur… À travers leur regard, on découvre une Inde cinéphile, exubérante et profondément humaine, comme une dernière projection avant extinction.
« En Inde, les grandes salles de cinéma ferment les unes après les autres. Écrasées par la montée des multiplex, minées par des politiques urbaines destructrices, des milliers de cinémas à écran unique ont fermé, abandonnant derrière eux leurs fauteuils éventrés, leurs projecteurs éteints et les souvenirs d’un cinéma populaire, vivant, vibrant. Pendant près de vingt ans, Elisabeth Christeler et Simon Edelstein ont parcouru l’Inde à la recherche de ces lieux abandonnés ou toujours debout. Façades fanées, guichets grinçants, spectateurs assoupis dans la chaleur… À travers leur regard, on découvre une Inde cinéphile, exubérante et profondément humaine, comme une dernière projection avant extinction. » (éditions Jonglez).
Votre projet, capturer des images des cinémas en voie de disparition ou déjà disparus, vous occupe depuis déjà deux décennies. Comment votre périple vous a-t-il mené en Inde ?
Il y a des passions immédiates, et puis celles qui naissent lentement et se développent au fil des ans. Pour ma part, j’ai toujours baigné dans cet univers-là. Au début, je ne remarquais pas forcément quand les cinémas fermaient. Puis, tout à coup, en repassant par certains endroits, je voyais qu’un cinéma avait disparu. Je ne me précipitais pas, et je ne regardais pas spécialement l’architecture non plus.
Puis, je me suis mis à photographier, d’abord de manière un peu dilettante, puis plus passionnément, et enfin de manière presque addictive. À partir du moment où l’on considère les salles de cinéma comme des êtres humains, notre regard change. Logiquement, je me suis concentré sur les deux pays les plus essentiels pour les salles de cinéma : les États-Unis et l’Inde. Comme je n’ai pas une grande affection pour le premier pays, je me suis pris de passion pour l’Inde, un pays où j’allais déjà depuis tout jeune.
Au fil du temps, je me suis rendu compte qu’il y avait une urgence en Inde. C’est un pays qui se transforme économiquement et n’a pas vraiment d’attache avec son passé. On y est très préoccupés par la modernité, on considère que ce qui est ancien peut être détruit et qu’un vieux cinéma remplacé par un centre commercial est une bonne chose. Je me suis donc dit qu’il fallait y aller, continuer, faire des images. En Inde, les préoccupations sont ailleurs : le public délaisse de plus en plus les salles, on trouve cette vraie volonté de modernisation.
Des salles sublimes, notamment Art déco, disparaissent dans l’indifférence générale, sans aucune conservation de la mémoire. Personne ne se préoccupe de préserver ce patrimoine, et l’on en vient à se demander à quoi bon faire des images, comme si l’effort était vain.
Partiez-vous à la recherche de certains cinémas que vous connaissiez déjà ? Ou êtes-vous parti à l’aventure sans savoir exactement quoi trouver ?
Dans un premier temps, oui, je savais ce que je cherchais. Et puis, le monde se transforme tellement vite... Avec les GPS, j’ai pu beaucoup mieux me repérer. On peut trouver beaucoup d’informations sur Internet et, surtout, solliciter les personnes sur place. Quand vous arrivez dans une ville, surtout les petites, les habitants vous donnent des indications. Les gens sont très disponibles, curieux, et parfois un peu amusés de voir que vous vous intéressez à ce qu’ils considèrent comme une verrue dans leur ville !
Ce que vous montrez bien dans votre livre est que, en Inde, les cinémas – surtout ceux à écran unique – sont aussi des lieux de vie qui accueillent des réceptions, des mariages. Des moments où le cinéma en vient à jouer un rôle secondaire.
C’est aussi lié à la façon dont se transforment les cinémas. En Europe, beaucoup sont devenus des supermarchés ; en Inde, lorsque les lieux sont préservés, certaines salles sont en effet reconverties en salles de mariage. Le lieu, déjà joli à l’origine, est embelli, alors qu’en Europe, quand on remplace un cinéma, il ne reste plus grand-chose du bâtiment d’origine...
Il y a aussi cette pratique méconnue que vous mettez en lumière : celle des « touring talkies », ou cinémas itinérants. Vos photos datent du début des années 2010. S’agissait-il à l’époque des tout derniers vestiges de cette façon de montrer les films ?
C’était déjà très difficile à trouver, et en 2014, cela n’existait quasiment plus. Celui que j’ai pu photographier s’apparentait plutôt à une attraction de Luna Park : il faisait partie d’un ensemble plus vaste de divertissements. En discutant avec le responsable, il nous expliquait que c’était la fin... Il faut savoir que la télévision est arrivée très tard en Inde – vers 1974 seulement – mais son développement a été fulgurant, avec un taux de pénétration impressionnant. Les habitants ont rapidement changé leurs habitudes.
Tout cet aspect chaotique – prendre des routes incertaines, dresser des tentes au milieu de nulle part, dans une province perdue –, disparaît aujourd’hui. L’Inde s’est énormément transformée. Les personnes qui n’y sont pas retournées ces dernières années en gardent une imagerie assez passéiste, conventionnelle, faite de préjugés, alors que le pays change à une vitesse terrible. Pendant les tournées de ces cinémas itinérants, le plus amusant était de constater que nous étions souvent devenus plus intéressants que le film lui-même. C’était même compliqué de prendre des photos, car les personnez passaient plus de temps à nous regarder qu’à fixer l’écran !
Justement, était-ce difficile pour vous de prendre des photos authentiques, sans trop perturber ce qui se passait autour ?
Pas vraiment. Il ne fallait simplement pas utiliser le flash. Comme il faisait relativement sombre ; c’était un peu technique, mais les photographies qui n’étaient pas trop floues avaient un charme certain... L’Inde est un pays facile à photographier parce que les Indiens sont fascinés par l’image ; le mythe du cinéma y demeure très fort. Ils adorent être photographiés et adorent photographier en retour. S’établit alors un chassé-croisé assez amusant : vous les photographiez, ils vous photographient, et ainsi de suite.
Votre périple n’est pas terminé, et vous parcourez encore la planète pour photographier les cinémas. Quelles seront vos prochaines étapes ?
Je prépare actuellement quelque chose d’un peu dérisoire : un nouveau livre sur les salles de cinéma en Suisse. C’est compliqué parce qu’elles n’ont pas forcément beaucoup d’âme... Et, demain, je pars en Norvège. Je me souviens d’avoir pris parmi mes premières images, en 2005, le cinéma Colosseum à Oslo, qui ressemble à une énorme cloche à fromage. Tant que je tiens, je continue !
Propos recueillis par Robin Berthelot
Galerie photos
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