Le 15 septembre 2026
- Réalisateur : Géraldine Nakache
- Acteurs : Monia Chokri, Niels Schneider
- Distributeur : Pan Distribution
- Durée : 1h34mn
- Festival : Festival de Cannes 2026, Festival du Film Francophone d’Angoulême 2026
Nous avons longuement échangé avec l’équipe de ce film fort et nécessaire.
Après avoir brillé dans la comédie depuis Tout ce qui brille, Géraldine Nakache consacre son quatrième long métrage au sujet poignant de l’emprise et s’empare habilement des codes du film dramatique. L’occasion d’échanger avec la réalisatrice et ses deux interprètes talentueux, Monia Chokri et Niels Schneider, autour de ce projet parfaitement abouti.
Géraldine, j’ai cru comprendre que cette histoire vous a été inspirée par des témoignages sur l’emprise mais que vous ne l’avez, heureusement, pas subie directement. Comment rendre ce récit aussi personnel sans l’avoir vécu ?
Géraldine Nakache : C’est une histoire personnelle au sens où j’en ai été témoin. Des amies proches ont vécu une situation d’emprise et je n’ai pas su les aider. J’ai compris très vite que ces victimes sont en quelque sorte sous cloche, tout comme nous aussi, les tiers. On voit des choses mais on ne sait pas si on a le droit d’intervenir. Parfois on coupe les liens, ou alors on n’a pas vu et on culpabilise en se disant qu’on n’est pas l’ami qu’on devrait être. Par ailleurs, malheureusement, c’est comme la guerre du Vietnam, il ne s’agit pas de l’avoir vécue personnellement pour en faire un film aujourd’hui. Le phénomène de l’emprise a gangrené la société dans tous les pays et dans tous les milieux sociaux, culturels ou religieux, et à tous les âges. C’est donc probablement mon film le plus personnel. Je pourrais citer mon frère, Olivier Nakache, comme exemple puisqu’il a coréalisé Intouchables qui est probablement son film le plus personnel alors que ce n’est pas son histoire.
Compte tenu des nombreux témoignages sur ce sujet, on peut dire que votre film arrive au bon moment !
Géraldine Nakache : Hélas, je crains que le bon moment soit là depuis longtemps. En écrivant le scénario, je craignais que les spectateurs en aient assez de toute ces histoires sombres et tordues, qu’ils n’aient qu’envie de rire, de s’évader. J’ai néanmoins tenu car tant qu’il y aura des violences, il y aura des prises de paroles et il faudra raconter ces histoires. Je ne suis pas une femme politique, ni une activiste, mais en tant qu’artiste, cela me semble nécessaire, voire viscéral, de parler de ce phénomène et de prendre ma place à cet endroit-là. Les violences d’emprise ne laissent pas de trace. On ne les voit pas toujours. Les victimes ne savent pas qu’elles sont victimes et quand elles commencent à le savoir, elles se taisent car elles sont isolées, mises à distance. Elles ont honte. De plus, leurs bourreaux ne sont pas des bourreaux au jour le jour. Ce phénomène commence dans l’amour. C’est un tourbillon infini. Si on arrête ce feu de la violence qui tue, alors on peut sauver des femmes. Mais il faut s’y atteler collectivement car les statistiques sont catastrophiques. Récemment, lors d’une présentation du film à La Rochelle, une femme m’a dit que les tiers devaient témoigner auprès des autorités et s’engager dans les associations car les victimes n’ont pas toujours ni les moyens ni la force de parler.
Compte tenu de vos précédents films davantage portés sur la comédie, avez-vous rencontré des résistances ou des appréhensions auprès de vos partenaires financiers et artistiques ?
Géraldine Nakache : Je n’ai pas cherché à changer de genre. J’ai simplement pensé à me jeter dans cette histoire qui se prêtait au drame. Je ne pouvais pas utiliser les ressorts de la comédie ici. Je n’y arrivais pas. Même si le rire demeure mon bouclier dans la vie. Pour produire le film, je suis parti en Belgique où l’industrie cinématographique n’a pas le même marché que nous, ni les mêmes cases. En découvrant le scénario, mon producteur a aussitôt voulu m’accompagner dans ma démarche. Même si oui, bien sûr, le financement a été complexe. Déjà parce que les drames sont toujours plus difficiles à financer que les comédies car ils font moins d’entrées. Et encore, on trouve de nombreux contre-exemples, à commencer par Anatomie d’une chute. Néanmoins, en Belgique, je n’ai pas eu à me justifier quant au fait que je ne filmerais pas Leïla Bekhti, ou que je ne chanterais pas des chansons de Céline Dion. J’ai été entourée par une équipe formidable, des techniciens en or, et sans avoir à me justifier car personne ne m’a demandé de justifications.

- © 2026 Liaison Cinématographique – Pan Cinema - Artémis Productions – Les Productions du Ch’timi. Tous droits réservés.
Votre film est étonnamment lumineux alors que l’histoire que vous filmez est particulièrement sombre ! Comment avez-vous travaillé votre mise en scène et votre direction artistique ?
Géraldine Nakache : C’était effectivement ma volonté de jouer sur la lumière pour évoquer notamment la notion de croyance à différents endroits. La croyance religieuse d’abord, mais aussi le fait de croire en soi. Lorsqu’on est au bon endroit, entouré par les bonnes personnes, on va vers la lumière. C’est la même chose dans un couple où l’on est censé échanger, s’élever mutuellement. Si on essaie de prendre le contrôle sur l’autre, alors il perd peu à peu sa lumière intérieure. D’ailleurs, les bourreaux vont justement chercher des femmes lumineuses. Ils capturent, voire absorbent leur lumière. D’où la ligne directrice esthétique du film, où le personnage de Gil va peu à peu retrouver sa lumière.
La lumière a donc aussi été une notion importante pour interpréter ces deux personnages ?
Monia Chokri : On voulait un personnage de femme qui soit fort et lumineux, sans être dans le cliché de l’oiseau tombé du nid. Ces bourreaux cherchent des êtres forts, lumineux, sociables, enthousiastes. Ils vont voler à l’autre ce qu’ils n’ont pas.
Niels Schneider : Je ne sais même pas si mon personnage cherche à éteindre la lumière de sa femme. Je pense qu’il a des névroses, qu’il est travaillé par le deuil, par un chaos intérieur. Il est persuadé que Gil va la sauver de ses tourments, qu’elle va lui donner sa lumière. Or, personne ne peut être garant de la lumière de l’autre.
Pardonnez la familiarité mais ce film pose une question face à l’attitude du personnage de Jacques : un connard peut-il vraiment ne jamais se rendre compte qu’il est un connard ?
Géraldine Nakache : En tout cas, ce personnage-là ne se réveille jamais le matin en se disant qu’il va briser la vie de sa femme. En revanche, il se réveille en se disant qu’il l’aime toujours davantage, qu’il est toujours plus fou d’elle et qu’il ne veut faire qu’un avec elle. C’est là qu’il y a un problème. Quand il chasse ses beaux-parents à la maternité, il pense vraiment qu’il protège sa femme. Il rêve d’être sur une île déserte où il serait seul avec sa femme et sa fille. C’est là qu’il se trompe. On ne peut pas faire un tout le temps.
Niels Schneider : C’est la force du scénario et du personnage que de laisser assez d’ambiguïté pour qu’il y ait plusieurs interprétations. On peut le voir comme un connard ou comme une victime de son obsession. J’ai dû mal à me dire qu’il aime sa femme. En tout cas, il l’aime mal. Dans sa conception de l’amour, il dit qu’il est fou d’elle mais il l’étouffe, l’isole, la contrôle pour qu’elle ne lui échappe pas. Mais cela n’a rien à voir avec de l’amour. Même si on trouve une ligne de crête entre la protection et le contrôle, entre le désir et l’exclusivité. Donc beaucoup de personnes peuvent se reconnaître dans certains de ses comportements.
Monia Chokri : Les bourreaux ont aussi des traumas qui leur appartiennent et ont bloqué leur intelligence émotionnelle à l’enfance. Ce besoin de fusion, c’est celui avec la mère, celui qui est perdu, d’où une blessure constante. Ce personnage n’est donc pas émotionnellement mature et se sent constamment opprimé, brimé, attaqué… Donc non, un connard ne perçoit pas forcément qu’il est un connard. En l’occurrence, ici, c’est quelqu’un qui légitimise constamment ses actes et ses paroles par le fait qu’il se sent lui-même tout le temps attaqué. Il doit changer son regard sur le monde et comprendre qu’il n’est pas constamment attaqué.
Le personnage de Gil est évidemment une victime… mais pensez-vous qu’elle ait un tort pour ne pas repousser plus tôt un homme aussi néfaste ?
Géraldine Nakache : Ce qui est certain, c’est que les bourreaux sont aussi victimes de leurs propres dogmes dans lesquels ils sont enfermés. Les torts ne sont pas partagés mais le cerveau des bourreaux est si embrumé qu’ils choisissent des gens qui doutent, qui réfléchissent, qui se questionnent et vont vers la lumière parce que douter, c’est aussi chercher. Avec les personnes qui doutent, ils s’immiscent dans leurs failles. Alors ces femmes ont-elles tort de douter ? Je ne pense pas. Douter, c’est avancer.

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C’est vrai que le film montre à quel point la notion de fusion dans un couple est complètement inappropriée… voire malsaine !
Niels Schneider : Ce désir de fusion lorsqu’on tombe amoureux est d’abord légitime car on sort de soi, on rencontre un monde, on a un désir d’unité, de faire un. On veut abolir ce qui nous sépare. Mais il faut accepter justement sa solitude et la solitude de l’autre. Ce qui n’est jamais évident… mais nécessaire.
On voit à quel point le personnage de Gil doit effectuer tout un chemin intérieur pour comprendre ce qui lui arrive…
Monia Chokri : C’est un personnage qui est dans le déni. Elle a envie de vivre cette histoire d’amour. C’est rare de vivre un sentiment aussi fort. Et c’est là qu’on peut mettre du temps avant de réaliser qu’on est en danger. Elle n’a d’abord pas envie que cela s’arrête ou d’admettre qu’elle s’est trompée.
Niels Schneider : C’est ça qui est pernicieux et sournois : ce type détruit la capacité de son épouse à juger, son regard, sa confiance. À un moment, elle ne sait même plus ce qui est juste et elle le protège. Elle s’en remet complètement au jugement de son conjoint. Elle est dépossédée de son propre libre arbitre, de son jugement.
On ne s’abîme pas trop en incarnant des rôles pareils ?
Niels Schneider : J’ai eu plaisir à dépeindre cet homme avec précision. Heureusement, je suis sorti très facilement de ce personnage avec lequel je ne voulais pas vivre. À l’inverse de certains rôles que j’ai joué préalablement et pour lesquels j’ai vécu une sorte de deuil en les quittant. Mais j’éprouvais un certain plaisir à essayer de comprendre une façon de penser qui n’est pas la mienne, avec beaucoup de manipulation, où quelqu’un essaye de se mettre constamment à son avantage, tout en faisant passer sa compagne pour une folle.
Monia Chokri : À l’inverse, jouer ce personnage de victime a été pour moi un vrai chemin de croix. Le problème du métier d’actrice, c’est que l’esprit et le corps ne font pas la différence dans le jeu. Par exemple, le tournage dans la maison s’est déroulé durant trois semaines d’affilée et c’est là que nous avons tourné la plupart des scènes de violence. De fait, je me suis « enquillée » des dénigrements à longueur de journée et tous les jours pendant trois semaines. Cela m’a épuisée. Le personnage ne me lâchait pas. Je commençais à avoir des réflexes de dénigrement envers moi-même. Je me suis accrochée au fait que cette situation était ponctuelle et que cela ne me prendrait que quelques semaines pour me « dématrixer » en quelque sorte.
Niels Schneider : Je tiens à préciser que les scènes de crachat, de violence et d’humiliation étaient très difficiles à jouer. Je n’en ai tiré aucun plaisir ni aucune fierté.
Puisqu’on parle de jeu, Géraldine, c’est la première fois que vous ne jouez pas dans l’un de vos films ! Pourquoi ce choix inédit ?
Géraldine Nakache : Tout simplement parce que j’avais l’impression que cela aurait rétréci le film, son propos, ainsi que la parole des victimes. Je ne voulais pas rendre mon sujet plus petit alors qu’il est beaucoup plus grand que ma personne. Même pendant l’écriture, je me suis interdit de penser à une actrice pour le rôle de Gil… ce je n’avais jamais fait auparavant. J’ai toujours écrit pour Leïla Bekhti. Si tu penses bien a beau être mon quatrième film, je l’ai vraiment abordé comme un premier long métrage. J’explore un nouveau genre, une nouvelle histoire, un nouveau mode de production, en Belgique. Je me suis autorisée à parler de ce que je voulais comme je le voulais, sans subir d’injonctions. Après tout, on ne parle jamais mieux des choses qui nous habitent. Et ce sujet m’habitait. C’est comme cela qu’il devait naître.
Propos recueillis par Nicolas Colle
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