Le 15 septembre 2026
- Réalisateur : Léa Mysius
- Distributeur : Le Pacte
- Durée : 1h54mn
- Festival : Festival de Cannes 2026, Festival du Film Francophone d’Angoulême 2026
– Sortie en salles : 14 septembre 2026
Nous avons échangé avec la réalisatrice au Festival du Film Francophone d’Angoulême autour de son thriller qui a précédemment reçu les honneurs d’une sélection en compétition officielle à Cannes.
Après avoir été présenté en avant-première mondiale au Festival de Cannes où il était en compétition officielle, le nouveau film de Léa Mysius a séduit les spectateurs du dernier Festival du Film Francophone d’Angoulême. C’est à cette occasion que nous nous sommes entretenus avec la cinéaste. Rencontre !
Ce film est votre première adaptation, en l’occurrence celle du livre éponyme de Laurent Mauvignier. Comment vous êtes-vous emparée de ce récit, a priori assez éloigné de votre cinéma ?
C’est mon producteur Jean-Louis Livi qui m’a fait découvrir ce livre. En le lisant, je ne cessais de me demander si je pourrais en faire une bonne et juste adaptation. J’ai d’abord trouvé le récit trop éloigné de moi et de mon univers. Dans ma vision utopiste, j’aime faire des films qui présentent un monde tel que je voudrais qu’il soit. Or, dans ce roman, le monde est montré tel qu’il est, à la fois dur, cru et sale. Ce n’est pas mon regard. Puis je me suis laissé absorber par l’histoire et j’ai vu qu’elle me ressemblait finalement en de nombreux points. J’y voyais même des liens avec mon précédent film, Les Cinq diables : une histoire de famille, avec un secret et une petite fille au centre des enjeux. Cela rejoint mes obsessions. J’ai aussi reconnu des choses qui faisaient écho à ma sensibilité, ou à certaines images qui me parlaient, comme ce chien noir qui était déjà présent dans mon premier long métrage, Ava. Le livre m’évoquait aussi La Nuit du chasseur qui demeure l’un des grands films de mon enfance. Il m’évoquait aussi La Belle et la Bête de Jean Cocteau, dont j’ai usé la cassette VHS quand j’étais petite. Le titre évoque aussi A History of Violence de David Cronenberg, un cinéaste qui compte également beaucoup pour moi. Tout faisait sens. Ce récit m’était à la fois étranger et familier.
Comment s’est déroulée l’adaptation ?
Cela a été un travail complexe car le livre comprend 650 pages mais je suis arrivée à une première version en à peine un mois, tant l’écriture a été limpide. Je me suis réappropriée ce récit et j’ai changé presque tous les personnages, leurs visages, noms, histoires, mais sans trahir le roman. Je ne me serais jamais permise d’écrire un film de genre avec des gangsters s’il n’y avait pas eu ce livre.

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Vous aviez pourtant déjà réalisé un film de genre avec Les Cinq diables ?
C’est juste mais Les Cinq Diables était un film de genre qui empruntait les codes du cinéma fantastique. Ici, on est plus sur ceux du polar. C’était un vrai challenge de m’approprier ces codes-là. Et c’était nécessaire de le faire par le biais d’une adaptation. Je me suis sentie d’autant plus libre. Ce qui m’intéressait dans le livre de Laurent Mauvignier, c’était comment il parvenait à détourner les codes. J’ai également souhaité procéder ainsi en l’adaptant pour le cinéma car on a déjà vu de nombreux « Home invasion movies ». Dès lors, comment rendre les personnages différents ? Comment ancrer cette histoire dans une campagne française d’aujourd’hui ? Comment rendre tout cela crédible ?
Comment avez-vous travaillé l’esthétique très élaborée du film, notamment les décors et la lumière ?
Cela a été une longue collaboration avec le chef opérateur Paul Guilhaume, la cheffe décoratrice Esther Mysius, ainsi qu’avec la cheffe costumière, Judith de Luze, pour que le film soit très ténu en couleurs. Soit tout l’inverse des Cinq Diables qui était beaucoup plus pop et coloré. Ici, je tenais à ce que le film soit âpre. Certes il s’agit d’une fiction romanesque, proche d’un conte, mais je voulais m’éloigner de l’univers d’un Quentin Tarantino, qui dégage quelque chose de fun. Il fallait que la violence ait quelque chose de jubilatoire mais pas de la même façon. D’où l’idée de se restreindre en couleurs, avec du bleu, du noir, du blanc, et les éoliennes rouges qui évoquent le sang. L’une des complexités du huis clos, c’est qu’on tourne dans le désordre et en plus, ici, l’histoire se déroule la nuit mais on tournait le jour. Nous avons veillé à travailler les deux décors principaux de manière différente. D’un côté, nous avons l’atelier de Cristina, et de l’autre la ferme familiale. Il fallait que tout soit ancré socialement pour qu’on y croit… tout en veillant également à procéder à des jeux de miroir entre ces deux décors afin que l’on n’ait pas l’impression de voir deux films en parallèle. Nous nous sommes aussi beaucoup inspirés de références photographiques, notamment pour le coucher du soleil qui est inspiré du travail de Gueorgui Pinkhassov. Les nuits sont inspirées de l’œuvre de Bill Henson, avec ses lumières rouges et ses corps blancs brillant devant du noir. Nous nous sommes aussi appuyés sur des références picturales, les peintures de Goya ou de Soulages.
En quoi a consisté la réécriture des personnages… assez habile au demeurant car on doute de chacun d’eux et de leurs intentions jusqu’au bout ?
C’est ce qui me fascinait. On ne connaît jamais vraiment son voisin, ni même la personne avec laquelle on dort chaque nuit. C’est à la fois effrayant et fascinant. Le roman est construit en flash-back mais je ne voulais pas utiliser ce procédé car je tenais à ce que le film soit simple, droit, direct. C’est un contre-point total à un film comme Les Cinq Diables où le récit faisait des allers-retours dans le temps. Ici, cette linéarité me permettait d’instiller le doute. C’est au spectateur de décider de croire tel ou tel personnage. Mais si on utilise des flash-back, le spectateur ne peut pas douter, il voit ce qu’il s’est passé. Cela enlève du mystère. Au cinéma, il vaut mieux ne pas trop en dire sur les personnages. C’est l’art du pouvoir de l’incarnation. Il suffit de voir deux personnages échanger un regard, et on comprend tout.

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Quel beau titre : Histoires de la nuit ! Que vous évoque-t-il ?
Déjà j’aime que l’histoire soit plurielle. C’est leur histoire à tous. Il y a aussi un rapport à la nuit et donc à La Nuit du chasseur. C’est une histoire de nuit, de violence mais aussi de tendresse et d’amour. La nuit évoque aussi les rêves, les cauchemars. Au fur et à mesure, le récit tend peu à peu vers le conte, en se resserrant sur une petite fille qui est comme poursuivie par un ogre. On est multi point de vue durant tout le film et à la fin, on épouse son point de vue à elle.
Comment composer un casting à la fois si divers et homogène ?
Cela a été un long processus avec les directrices de casting qui a duré presque deux ans. Hafsia n’est pas le personnage du livre mais je tenais à ce qu’elle incarne cette femme tant elle dégage quelque chose de mystérieux et d’intense. Tous les personnages ont des rapports entre eux, il fallait donc trouver des équilibres, avec des acteurs connus et d’autres moins connus. Monica Bellucci et Benoît Magimel portent quelque chose du cinéma en eux. J’aimais que le film oscille entre fiction de cinéma et réalité documentaire authentique pour qu’on croit à cette histoire tout en étant emporté.
Vous dîtes que vous aimez montrer le monde tel que vous voudriez qu’il soit. En quoi vos films s’inscrivent-ils dans cette démarche ?
Ava parle d’un amour absolu entre deux adolescents. Pour ma part, j’aime toujours ainsi aujourd’hui. Pour Les Cinq Diables, je voulais aussi parler d’amour mais en changeant les représentations multiculturelles qu’on peut trouver à la campagne… même si ma démarche a beaucoup interrogé à la sortie du film et cela m’a choquée. Je me rends compte que j’aime avant tout parler d’amour, avec quelque chose de chaud, de beau. C’était également le cas des Olympiades, que j’ai coécrit avec Jacques Audiard. Ce film parlait aussi d’amour dans une société multiculturelle. Même ici, bien que l’histoire soit apparemment plus sombre, l’amour et la tendresse surgissent. Je voulais aussi que les femmes soient ambigües moralement. Elles ont le droit d’être moralement douteuses. Ce n’est pas une démarque utopiste mais féministe. Cela permet de faire avancer un système de représentation.
Propos recueillis par Nicolas Colle
Galerie photos
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