Le 25 octobre 2024
Un documentaire à la fois intelligent et bouleversant, qui choisit une approche originale pour aborder le thème des abus sexuels commis par des membres de l’Église.

- Réalisateur : Claudia Marschal
- Genre : Documentaire, LGBTQIA+, Film pour ou sur la famille
- Nationalité : Français
- Distributeur : Shellac
- Durée : 1h32mn
- Date de sortie : 23 octobre 2024

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Résumé : 1993. Emmanuel croit trouver un refuge auprès de Hubert, le curé de son village en Alsace. Mais un après-midi pluvieux, Emmanuel ressort du presbytère après avoir juré de ne jamais raconter ce qui s’y est passé. Trente ans plus tard, Emmanuel se souvient de ce jour. À la gendarmerie, il active discrètement l’enregistreur de son téléphone et commence sa déposition.
Critique : Les abus sexuels commis par des membres de l’Église ont été l’objet de plusieurs longs métrages. On songe notamment au documentaire M de Yolande Zaubermann et à la fiction Grâce à Dieu de François Ozon, tiré d’une histoire de vraie. Sur le papier, La déposition pouvait laissait sceptique : format plutôt réservé au reportage télévisé, voyeurisme, utilisation du cinéma en substitution de la justice… Or, il n’en est rien. Il s’agit d’un documentaire remarquable, réalisé par Claudia Marschal, cousine du protagoniste. Formée à l’école documentaire de Lussas, elle a signé depuis 2010 une dizaine de productions, notamment pour le petit écran. Emmanuel est au centre du film. Le quadragénaire raconte que le prêtre de son village d’enfance avait abusé de lui alors qu’il était âgé de treize ans. Ses parents, très catholiques, ne l’avaient pas vraiment cru, ou en tout cas n’avaient pas souhaité faire de vagues. Après son bac, le jeune homme est parti se reconstruire en Angleterre où il a vécu une quinzaine d’années. De retour dans son Alsace natale, il décide, à la suite d’un événement imprévu, de crever l’abcès avec son père, et d’alerter l’évêque qui procède à un signalement.
- © 2024 Shellac Distribution. Tous droits réservés.
Le documentaire relate ces entretiens entre l’évêque et Emmanuel, mais surtout avec l’adjudant de gendarmerie, à l’occasion de la déposition enregistrée à l’insu de ce dernier. On peut être dubitatif sur le caractère éthique du procédé mais le fonctionnaire apparaît comme un être véritablement professionnel et humain, qui n’exerce aucune pression sur la personne qui relate ces faits anciens. Dans le dossier de presse, la réalisatrice tient à préciser : « Ce n’est pas une dénonciation. Le film est davantage là pour donner à réfléchir. À la prise de parole. À ses conséquences. Et à celles du silence. Ce n’est pas un film contre la religion non plus. Je n’ai jamais eu de jugement par rapport à la foi d’Emmanuel. Le point de départ, c’est une situation d’injustice. Ensuite j’essaie de comprendre pour quelles raisons le père d’Emmanuel a agit de la sorte ».
- © 2024 Shellac Distribution. Tous droits réservés.
Car La déposition est aussi un très beau film sur un rapport père-fils altéré par un traumatisme d’enfance. À cet égard, un long plan fixe où le père sera amené à reconnaître ses torts, ouvrant la voie à une réelle réconciliation avec Emmanuel, est l’une des plus fortes du film. Il faut d’ailleurs préciser que le montage est particulièrement judicieux, avec l’alternance, notamment, de scènes d’aujourd’hui et d’images familiales en Super 8, la réalisatrice n’hésitant pas, à l’occasion, à donner la caméra à son cousin, et utilisant avec finesse le hors champ lors de certaines déclarations qui pourraient paraître relever de la sphère très privée. La déposition est donc une œuvre majeure, qui fait écho à d’autres documentaires axés sur des catharsis familiales, comme Carré 35 d’Éric Caravaca. Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Locarno, La déposition connaît une sortie en salle à l’initiative du distributeur Shellac. Nous ne pouvons que le recommander.