« La Canebière défile sous mes yeux dans le tramway. » SCH - Deux milles
Le 10 janvier 2026
Ce film phare du cinéma marseillais et militant, censuré de 1955 à 1990, raconte une France et une classe sociale trop peu montrées à l’écran.
- Réalisateur : Paul Carpita
- Acteurs : André Maufray, Jeanine Moretti, Roger Manunta
- Genre : Drame, Politique, Noir et blanc, Drame social
- Nationalité : Français
- Distributeur : Pan-Européenne, Doriane Films
- Durée : 1h15mn
- Reprise: 14 janvier 2026
- Date de sortie : 14 avril 1990
- Festival : Festival de Cannes 2013, Cannes Classics 2013
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– Reprise en version restaurée : 14 janvier 2026
– Année de production : 1955
Résumé : La vie amoureuse et précaire de Marcelle et Robert à Marseille, sur fond de luttes ouvrières sociales et de guerre au Vietnam.
Critique : S’il s’inscrit dans un cinéma européen qui se place entre Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica et Mafiosi d’Alberto Lattuada, Le rendez-vous des quais se permet une liberté dans l’écriture des personnages et des mouvements de caméra qui lui est propre dans son contexte. Tout comme son langage d’ailleurs. On s’exclame à coup de « Vé », « ma foi » et autres interjections provençales. Le traître du film est le seul avec un accent neutre. Pas anodin. Le traître, c’est Jo, un syndicaliste « jaune », c’est-à-dire un ouvrier engagé pour troubler l’organisation solidaire. Il va distiller sa pensée apolitique et pro-patronat dans celle de Robert, petit frère du chef syndicaliste, afin de manipuler le jeu de la grève et faciliter la tâche des employeurs. Il profite aussi du statut précaire de Robert, récemment fiancé et à la recherche d’un logement. Pendant ce temps, Marcelle, dans son usine de madeleines, s’éveille politiquement, devient représentante solidaire des femmes ouvrières et va au front face aux CRS. Marcelle, et les femmes du film en général, ne sont pas passives. Elles sont des membres clés de la lutte ouvrière. C’est ainsi que, dans le contexte de la guerre d’indépendance d’Indochine, l’épouse de Toine donne aux hommes l’idée de marquer à la peinture « Paix au Vietnam » sur les docks. Hommes et femmes, ensemble, sont proactifs pour défendre une justice mondiale tout en tentant de lutter contre la précarité ouvrière, dans un objectif d’avenir radieux pour la classe prolétaire.
Le combat ne se joue pas uniquement pour des questions d’améliorations individuelles : les dockers souhaitent la fin de cette guerre car tout simplement elle est insupportable à leurs yeux. On les sent profondément outrés de voir des cargaisons de cercueils débarqués sur le port. On voit les rues de Marseille bondées de manifestants exprimant un cessez-le-feu. Déjà en 1955, Marseille avait cette fibre militante en empathie avec les peuples opprimés. Comment ne pas faire le parallèle avec les manifestations qui se sont déroulées en octobre 2025, à l’initiative de la CGT des Ports et Docks, afin d’exprimer la volonté qu’un génocide en cours à Gaza s’arrête ? Il semble inscrit dans la chair du peuple phocéen cette volonté de remettre en question les choix de l’État et de l’exprimer dans les rues.

- © Doriane Films & Les Camarades de Paul Carpita. Tous droits réservés.
« Si la loi était juste, il n’aurait pas besoin de tout son attirail de gendarmes, de policiers, de soldats armés de fusils, de sabres et de revolvers pour la faire observer : tous les hommes s’y soumettraient sans contrainte, comme l’on se soumet aux lois naturelles. » Alexandre Marius Jacob (Extermination à la française)
Au-delà des corps qui se bousculent et se chahutent, Paul Carpita filme les gestes en action de la classe ouvrière : des mains qui mettent en paquet, des gros engins manipulés, des grues portuaires soulevant des palanquées… car le mécanique et le geste ne font plus qu’un lors des séquences de labeur. Les corps se décontractent et s’assouplissent lorsqu’ils s’approchent des calanques, des parties de boules et de pêche… Contrairement à un Eisenstein qui dépeint le corps ouvrier uniquement dans son rôle d’ouvrier, Carpita montre le travailleur dans son quotidien méditerranéen, qui sait s’amuser, profiter et surtout aimer.
On pense souvent, à tort, que politique/militantisme et amour font mauvais ménage. L’amour est partout dans Le rendez-vous des quais, à tous les niveaux : l’amour des copains, d’une mère, du travail, de sa ville et de son langage, de protéger les siens. L’amour et l’union produisent des bouleversements voire des révolutions. Rien de mielleux ou de naïf puisque nous sommes face à un récit sincère et ancré dans une réalité reconnaissable, même aujourd’hui.
Le rendez-vous des quais est bel et bien une pièce manquante du cinéma (militant) français. La question est : pourquoi ? Paul Carpita, encarté au PCF, tourne son film entre 1953 et 1955 après avoir passé quelques années à produire des « contractualités », en opposition aux actualités officielles consensuelles. Carpita et ses collègues communistes, le Ciné Pax, filment alors les grèves des dockers, les mouvements sociaux à Marseille et alentours pour documenter le tout. En filmant les luttes et les gens, il décide de passer par la fiction. Une fiction inspirée des expériences filmées avec le Ciné Pax donc avec par moments une forte influence documentaire.

- © Doriane Films & Les Camarades de Paul Carpita. Tous droits réservés.
Le jour de la première en 1955, sur la Canebière, le film est saisi et le réalisateur conduit au commissariat. Le long métrage a été tourné sans autorisation et le comité de censure reproche au cinéaste d’avoir réalisé une œuvre susceptible de porter atteinte à l’ordre public. Les négatifs originaux et les copies sont détruits. Pourtant, le Parti communiste avait visiblement conservé des négatifs qui refont surface à la fin des années 1980.
Quand Carpita réalise son long métrage, l’Italie vit les derniers feux du néoréalisme. Ce courant exercera une influence en France bien plus tard. Pourtant, avant la Nouvelle Vague et le cinéma-vérité, Paul Carpita filmait de vrais gens, sortant des studios et utilisant des acteurs non professionnels. Il avait enregistré le monde réel. Mais pour son premier film, cet instituteur s’était permis quelque chose d’interdit au vu son statut social. Il avait osé rêvé d’être cinéaste. Il faut aussi admettre qu’il a souffert d’avoir été marseillais et d’avoir fait un film tourné dans cette ville. Un long métrage tellement excentré du monde parisien qu’aucun professionnel du cinéma n’a soutenu le réalisateur face à la censure. Il est donc temps que Carpita et Marseille reçoivent leurs lettres de noblesse pour l’attribution singulière qu’ils ont apportée et qu’ils continueront à apporter au cinéma.
« Bonjour Marseille, ma ville. Ma ville. Tu vois les premiers froids ont chassé tes faux amis de passage. C’est la morte saison. Alors tu me reviens, sans grimaces, sans grimaces. Vivante. Marseille de tous les temps. Marseille de tous les jours. Bonjour ma ville, ma belle. J’attendais cet instant. Tu te réveilles lentement au doux soleil d’automne et je suis émerveillé. Toujours. Pourquoi faut-il que tu fasses la belle sur les places publiques ? Pour plaire à ceux qui en veulent qu’à ton ombre. Je souffre de tes humiliations. Marseille du labeur. Relève la tête. Tu es grande et forte et digne. Marseille aux cent visages. La plus belle ville du monde. Comment le crier partout ? Te révéler à toi-même ? Te rendre ta fierté. Marseille. Ma ville. » Paul Carpita (Marseille sans soleil, court-métrage)
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