Rebranche le son !
Le 18 juin 2024
En contant les désarrois tragi-comiques d’un metteur en scène polonais en conflit avec son fils de seize ans dans l’Angleterre impitoyable de Mme Thatcher, Skolimowski traite de l’échec et de la déception sans craindre de déconcerter mais avec un sens réjouissant du saugrenu et de l’humour absurde.


- Réalisateur : Jerzy Skolimowski
- Acteurs : Anouk Aimée, Michel Piccoli, John Hurt, Michael York, Jane Asher, Joanna Szczerbic, Michael Lyndon (Michal Skolimowski), Jerry Skol (Józef Skolimowski), Ric Young
- Genre : Comédie dramatique
- Nationalité : Britannique, Français
- Durée : 1h31mn
- Titre original : Success is the Best Revenge
- Date de sortie : 23 mai 1984
- Festival : Festival de Cannes 1984

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Résumé : Venu s’installer à Londres auprès de sa femme Alicia et de ses deux fils qu’il connaît à peine, le metteur en scène de théâtre polonais Alex Rodak tente de monter un spectacle faisant écho à la situation politique dans son pays natal. Mais la Pologne n’intéresse plus grand monde et sa productrice Monique des Fontaines a beaucoup de mal à réunir les fonds nécessaires. Alex compte sur la figuration gratuite des membres de l’équipe de football avec lesquels son fils Adam et lui jouent tous les weekends. Adam, qui va avoir seize ans, a des rapports conflictuels avec son père et se fait souvent traiter de {sale Polonais} à l’école. Le jour de son anniversaire, il revend la caméra que vient de lui offrir Alex pour s’acheter un billet d’avion à destination de Varsovie. Avant de partir, il se colore les cheveux.
Critique : Dans son film le plus autobiographique, Skolimowski conte les désarrois tragi-comiques d’un metteur en scène polonais en conflit avec son fils de seize ans dans l’Angleterre impitoyable de Mme Thatcher. Il traite de l’échec et de la déception sans craindre de déconcerter, voire de décevoir, mais avec un sens réjouissant du saugrenu et de l’humour absurde.
Après le magnifique Deep End, la carrière de Jerzy Skolimowski avait connu une longue période de flottement et il n’avait réalisé que deux films au cours des années 70, l’amusant mais mineur Roi, dame, valet et le remarquable The Shout (Le cri du sorcier) qui n’avait cependant pas suscité d’engouement particulier.
Le succès, critique et public de Moonlighting (Travail au noir) en 1981, avait donc été généralement perçu comme un retour à l’état de grâce confirmé par le déblocage surprise, par les autorités polonaises, de Haut les mains, interdit depuis 1967.
Mais l’imprévisible cinéaste polonais étant plutôt du genre à scier la branche sur laquelle il s’est assis qu’à se reposer sur ses lauriers et à exploiter un filon, son film suivant, le plus ouvertement autobiographique, ne pouvait manquer de remettre en question cette reconnaissance fraîchement retrouvée.
Success is the Best Revenge, au titre on ne peut plus ironique, débute par une cérémonie de remise de Légion d’honneur au metteur en scène polonais incarné par Michel York (affublé d’un drôle d’accent !) par un ministre français de la Culture dont Michel Piccoli fait facétieusement un double de Jack Lang. La gêne liée à la solennité de la scène est sans cesse perceptible et lorsque le fils du cinéaste (joué par le propre fils du cinéaste, Michael Lyndon alias Michal Skolimowski) débranche un câble et que l’équipe de télé qui filme l’événement s’étonne de ne plus avoir de son, on est en plein dans le registre de burlesque dégonflé, insoucieux de son efficacité comique, qui va caractériser la suite du film, enfilade volontairement décousue de saynètes pathétiquement drôles ou poétiquement idiotes.
Déroutant, énigmatique, saugrenu, obscur, pleins d’effets gratuits faits pour la seule beauté du geste, le film le plus godardien de son auteur est un (pas si) joyeux foutoir qui ne recule pas devant l’humour absurde et peut laisser perplexe. Mais comment justement avoir une position claire et tranchée face à la paternité (un fils qui joue mieux au foot que vous et vous reproche vos compromissions), aux exigences de votre productrice (Anouk Aimée, exquise) ou à celles de votre banquière intraîtable (Jane Asher, très drôle), impitoyable représentante de l’Angleterre thatcherienne obligée, dans son bureau glacial, de se chauffer les pieds à l’aide d’une bouillotte dissimulée sous son fauteuil ? Comment réagir de manière cohérente et digne face à la situation politique en Pologne et aux propositions du milliardaire mafieux (John Hurt) qui est prêt à vous offrir un pont d’or si vous vous pliez aux exigences du commerce et de l’entertainment ?
Mais pour Skolimowski l’échec est bien plus intéressant, et finalement plus productif que la réussite ; film débouche sur une espèce de miracle dérisoire : le spectacle happening qui aurait dû, en toute bonne logique, se solder par un ratage lamentable, marche contre toute attente et produit un moment de magie étrange non dénué de grandeur tandis que le mafieux cède à un élan de générosité.
De même, Success is the Best Revenge, qui part dans tous les sens et se garde bien d’arriver quelque part, est tout sauf un film réussi. Traitant de la déception et de l’échec, il ne craint pas de décevoir à son tour. Mais son humour fait souvent mouche et ses divagations le mènent comme accidentellement là où ça fait mal, produisant des moments de justesse paradoxale.