Filmer pour ne plus oublier
Le 15 janvier 2026
Le quatrième long métrage d’Annemarie Jacir est une œuvre politique d’une grande maturité, de celles qui s’inscrivent dans le temps de nos mémoires communes.
- Réalisateur : Annemarie Jacir
- Acteurs : Hiam Abbass, Jeremy Irons, Liam Cunningham, Saleh Bakri, Dhaffer L’Abidine , Billy Howle, Kamel El Basha, Jalal Altawil, Yasmine Al Massri , Karim Daoud Anaya, Yafa Bakri, Wardi Eilabouni, Ward Helou, Robert Aramayo
- Genre : Drame, Historique, Politique
- Nationalité : Britannique, Français, Palestinien, Qatarien, Saoudien, Jordanien
- Distributeur : Haut et Court
- Date de sortie : 14 janvier 2026
- Festival : Toronto International Film Festival
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Résumé : Alors que les villages de la Palestine mandataire se soulèvent contre la domination britannique, Yusuf oscille entre sa maison rurale et l’énergie effervescente de Jérusalem, aspirant à un avenir au-delà des troubles croissants. Mais l’histoire est implacable. Avec l’afflux croissant d’immigrants juifs fuyant une Europe de plus en plus fasciste et les appels à l’indépendance des Palestiniens, toutes les parties s’engagent dans une spirale vers une collision inévitable, à un moment décisif pour l’Empire britannique et l’avenir de toute la région.
Critique : En janvier 2026, des citoyens palestiniens, dont des enfants, sont encore tués par l’armée israélienne du gouvernement de Benyamin Netanyahu, homme d’État largement soutenu par de nombreux pays occidentaux.
Comment raconter une condition humaine lorsque celle-ci est conditionnée par la lutte pour sa propre survie ? Une vie sociale, politique, économique et culturelle, régie par un système colonial qui se revendique légitime au nom de sa mission civilisationnelle. Que peut dès lors le récit lorsque celui-ci est lié à une persistance aggravée de la guerre d’occupation ? Nul ne peut échapper à ces questionnements de ce temps présent, tragique, lorsqu’il découvre le dernier long métrage de la cinéaste palestinienne Annemarie Jacir.
Palestine 36 décrit l’origine, non pas de l’occupation coloniale britannique, mais ce qui a fait qu’un peuple se soulève, pour ne jamais cesser de se soulever.
Le paradoxe est qu’il n’existait à ce jour aucune fiction cinématographique sur cette période historique fondamentale, celle de la colonisation britannique et du soulèvement des peuples arabes avec la Grande Révolte de 1936, alors même que le cinéma palestinien demeure le plus actif parmi les cinématographies arabes.
Connue pour ses fictions intimistes, notamment le très beau film de filiation Wajib, l’invitation au voyage, récit sur un père et un fils qui se retrouvent à l’occasion du mariage de l’unique fille et sœur, (personnages interprétés par le regretté Mohamed Bakri et son propre fils Saleh Bakri), la réalisatrice signe ici une œuvre politique d’une grande maturité, de celles qui s’inscrivent dans le temps de nos mémoires communes. Or, ces mémoires, celles notamment de la colonisation occidentale dans les pays des Sud, sont devenues des enjeux politiques cruciaux pour celles et ceux qui veulent maintenir un ordre mondial de domination. Il y a une représentation volontaire et organisée du rôle des Blancs dans l’Histoire par les pouvoirs politiques en place, le déni et la méconnaissance étant des outils au service d’une idéologie mensongère et mortifère.
Mais les faits (historiques) sont têtus, raison pour laquelle la réalisatrice a choisi d’intriquer des archives photographiques et cinématographiques de l’époque (de la fin du XIXe au début du XXe siècle) à sa reconstitution fictionnelle, et ce avec les outils cinématographiques du XXe siècle. Ce choix du montage relève d’une cohérence ontologique, à savoir celle de l’enjeu crucial des documents encore existants, de ces traces historiques qui se doivent d’être recherchées, transmises et racontées. Une symbiose s’opère par le découpage qui s’organise en différents chapitres, tous introduits par une fenêtre cadre sur ce temps préservé par l’outil cinéma. Plus qu’un effet album de famille (celui du peuple palestinien), ce choix de faire un film avec deux régimes de visibilités différentes nous dit bien quelque chose de précieux sur le temps : le temps est une fiction, c’est une construction humaine car l’éternité ne peut être figée, et seules nos créations, ici le cinéma, peuvent s’approcher un peu de ce qui nous constitue, à savoir la vie. Il faut souligner ici l’immense beauté, bouleversante, de ces instants de vie que nous offre à voir pour la première fois la réalisatrice.

- © 2026 Haut et Court. Tous droits réservés.
Lorsqu’Annemarie Jacir présente Palestine 36 au Festival de Toronto en septembre 2025 , elle a accordé un entretien au quotidien britannique The Guardian : « Ça me surprend toujours de découvrir que beaucoup de gens ne savent pas que les Britanniques étaient en Palestine. J’ai fait ce film pour les Palestiniens. Pour raconter notre histoire, cette histoire qui n’est pas connue. »
Pourquoi 1936 ? C’est une date clés dans l’histoire politique, pas seulementcelle du fascisme qui domine en Europe, mais aussi et surtout celle du début de la Grande Révolte Arabe qui a commencé cette année-là. Avec l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en Allemagne au printemps 1933, l’immigration juive s’accélère en Palestine, sous mandat britannique depuis 1922. Entre 1932 et 1935, ce seront près de 135 000 migrants qui s’installent en Palestine, multipliant par six le nombre de juifs dans le pays. La population palestinienne, majoritairement musulmane et chrétienne, est de plus en plus dépossédée de ses terres, au profit des colons juifs. Prise entre des enjeux claniques de pouvoir et la puissance mandataire britannique, elle va se soulever. Cette révolte était destinée à former un État arabe indépendant. La suite de l’Histoire est hélas connue. La révolte arabe de 1936-1939 est depuis considérée comme un moment fondateur du mouvement nationaliste palestinien.
Pour cette reconstitution historique minutieuse qui se situe à Jérusalem et dans les villages de Palestine, Annemarie Jacir a réuni un casting de haut niveau avec Hiam Abbass (en grand mère-palestinienne irréductible), Kamel el-Basha (grand père palestinien qui reste debout) Yasmine Almasri (épouse et journaliste enflammée) Jérémy Irons (Arthur Wauchope, secrétaire privé du haut-commissaire de Palestine mandataire) Liam Cunningham (le général britannique) et son acteur fétiche Saleh Bakri (un pécheur humilié qui va se soulever), que la réalisatrice avait déjà dirigé à trois autres reprises (Le sel de la mer en 2008, Quand je t’ai vu en 2012 et Wajib en 2017).
Le premier plan du film, comme d’ailleurs le dernier, est une archive cinématographique, au cadre carré (1.33, le format standard du cinéma muet, majoritaire jusqu’à la fin des années 1920). Le film s’ouvre sur un plan fixe d’une voiture en mouvement qui recule afin de laisser passer un âne et son cavalier. Nous sommes au cœur d’une ville arabe, probablement Jérusalem, où l’ancien bâti côtoie le moderne. S’ensuit une succession de courts plans d’extérieurs sur un monde à qui le cinéma a gardé la mémoire. Le port des pêcheurs qui vident les felouques, le cinéma l’Alhambra, probablement celui de Jaffa, des cyclistes croisant des chameaux, une quincaillerie russe, des Ford T alignées alors que passe une carriole tirée par des chevaux.
Annemarie Jacir nous dévoile un monde cosmopolite et bigarrée, une société mixte et plurielle. Durant plus de deux heures, nous sommes conviés à une fresque naturaliste et romanesque, où l’hybridation des genres épouse les mouvements des cœurs en action. Cinq récits se croisent et se racontent, qui révèlent l’hétérogénéité de la société palestinienne, qu’elle soit chrétienne ou musulmane.
Palestine 36 raconte notamment le destin de Yusuf, (incarné par Karim Daoud Anaya, acteur vibrant) un jeune villageois travaillant au service d’un riche propriétaire d’un journal arabe à Jérusalem. L’histoire de Yusuf croise celles de Rabab (Yafa Bakri) jeune veuve, et d’Afra sa fille (Wardi Eilabouni) ; de Khalid (Saleh Bakri), rude chef rebelle ; de Kareem (Ward Helou), cordonnier, fils du pope local le père Boulos (Jalal Altawil) ; de Khuloud (Yasmine Al Massri), fougueuse citadine et de son mari Amin (Dhaffer L’Abidine), homme d’affaires. Partagé entre son admiration pour cette bourgeoisie arabe férue de modernité occidentale (qui va jusqu’à la compromission) et sa communauté paysanne, Yusuf va tenter de tenir ces deux mondes séparés ensemble, jusqu’au moment où le choix du camp est une question de vie ou de mort.

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Yusuf est figure fictive et cependant il est profondément inscrit dans le réel, incarnation d’une jeunesse prise au piège entre deux moments historiques : l’arrivée des réfugiés juifs qui fuient la terreur nazie, et la volonté politique de créer un État palestinien indépendant. De cette terrible fracture qui perdure, la réalisatrice a compris qu’il fallait revenir aux raisons qui ont fait que tout bascule, à commencer par documenter la violence de la répression coloniale britannique. Elle est incarnée par le haut-commissaire Arthur Wauchope et le général Charles Tegart, et surtout par un militaire tortionnaire, le capitaine Wingate, une réalité historique quasiment jamais représentée au cinéma.
Il est plus que saisissant de réaliser combien l’horreur de la déportation vécue par les paysans palestiniens en 1936, telle qu’elle est représentée dans le film, existe encore aujourd’hui. La reconstitution est ici affaire de travail de mémoire, afin qu’elle puisse agir sur notre temps présent, comme une pantomime du passé recréée pour secouer ce fameux temps social qui ne cesse de s’abattre dans sa terrible répétition. Regardez-nous dit Annemarie Jacir, voyez comment l’histoire peut se répéter, et nous sommes pris dans une immense responsabilité du regard, nous qui assistons depuis trop d’années, et en direct, à la destruction systématique d’un peuple. Le propos historique est limpide : la création de l’État d’Israël n’est pas une réponse du monde occidental face à l’horreur génocidaire nazie (inexistante en 1936 !) mais au contraire la suite logique d’un système de domination, celui du régime colonial européen qui dominait le monde entier.
La Palestine existait, continue d’exister ; et le cinéma est aussi, et plus que tout, notre mémoire commune, partagée. Le plus déchirant, et peut-être est-ce l’unique, l’ultime consolation lorsque la destruction est si implacable, c’est de réaliser combien ce territoire qu’est le cinéma demeure encore, toujours, celui de la vie pour les damnés de la Terre.
Notes : Palestine 36 a entamé sa pré-́production en janvier 2023. L’équipe a préparé des dizaines de lieux à travers le pays, cousu et brodé des costumes et des robes traditionnelles, rassemblé d’anciens accessoires, rénové et reconstitué un village entier – jusqu’à planter des champs de cultures oubliées et recréer de vieux véhicules ainsi que des armes britanniques. Ce projet devenait alors le film le plus ambitieux jamais réalisé en Palestine, mobilisant plusieurs centaines de personnes.
Après le 7 octobre 2023, la production a dû s’interrompre et se délocaliser en Jordanie. Contre toute attente, treize mois plus tard, l’équipe a pu revenir en Palestine pour achever le tournage.
En novembre 2024, après avoir interrompu et relancé la production à quatre reprises face à une situation géopolitique toujours plus instable, Palestine 36 a enfin bouclé sa dernière phase de tournage.
Seul long métrage tourné en Palestine au cours entre 2023 et 2025, le film poursuit aujourd’hui son chemin, porté par la conviction que, comme l’écrivait le poète Mahmoud Darwish, « chaque beau poème est un acte de résistance ».
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