Le 5 mars 2026
Ce film fait penser à travers ses images, qui ne sont pas que de simples illustrations. Alan Clarke réalise un objet qui dépasse le film de télévision, le drame d’apprentissage, le film fantastique ; qui n’a pas de genre exact parce qu’il a préféré la vérité à la catégorie.
- Réalisateur : Alan Clarke
- Acteurs : Ian Hogg, Georgine Anderson, Spencer Banks
- Genre : Drame, LGBTQIA+, Teen movie
- Nationalité : Britannique
- Durée : 1h29mn
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– Année de production : 1974
– 16e épisode de la 4e saison de la série télévisée Play for Today
Résumé : Dans un village isolé, le fils d’un pasteur se confronte au passé païen de son pays, croise anges et démons, et remet en question ses croyances pour mieux apprendre à accepter sa sexualité.
Critique : Penda’s Fen occupe un espace particulier dans le cinéma, précisément situé à l’intersection de plusieurs traditions et impossibilités. C’est un film de télévision britannique produit pour la BBC, tourné dans le Worcestershire avec une économie de moyens qui confine au documentaire. Il a traversé les décennies sans vieillir tout à fait, sans non plus appartenir entièrement à aucune époque. Il flotte, comme ses propres visions, ses propres monstres, entre le réel et autre chose.
Ce que Penda’s Fen veut raconter, il le fait avec une ambition philosophique rare dans le cinéma de genre, dans le cinéma tout court. Son sujet est la déconstruction de l’identité préfabriquée, enveloppe de certitudes, croyances héritées, appartenances non choisies que la socialisation construit autour de chaque individu et que certains, à l’adolescence, commencent à sentir comme une prison. Stephen, le protagoniste, est au début du film un jeune homme conservateur, religieux, attaché à une vision de l’Angleterre et de lui-même entièrement construite, reçue. Et le film est l’histoire de l’effondrement méthodique de cette construction, non comme tragédie, mais libération douloureuse et nécessaire. Ce mouvement de déconstruction, Clarke et le scénariste David Rudkin le montrent à travers des visions, apparitions, rêves, rencontres avec des figures qui n’ont pas de place dans le monde rationnel de Stephen. Les monstres et objets irréels qui traversent le film sont la métaphore incarnée du processus intérieur, la forme visuelle que prend ce qui ne peut pas encore se dire en mots. Cette façon d’externaliser l’intérieur sans l’expliquer, de rendre visible ce qui est par définition invisible, est l’une des plus belles réussites formelles du film.
L’ancrage dans la culture païenne, dans la figure de Penda, roi mercien du VIIe siècle, dernier grand roi anglo-saxon à résister à la christianisation, n’est pas un décor. Penda’s Fen pose que sous l’Angleterre chrétienne, conservatrice, impériale, il existe une autre Angleterre, plus ancienne, plus trouble, qui n’a jamais tout à fait disparu et remonte à la surface dans certains paysages, corps, moments de silence. Cette vision de la terre comme mémoire donne au film une dimension politique qui déborde largement le récit d’apprentissage adolescent. Ce que Stephen découvre en découvrant le paganisme, c’est que son pays mais aussi son identité ne sont pas ce qu’on lui a dit qu’ils étaient, et que cette double découverte est simultanément terrifiante et libératrice. La terre du Worcestershire, filmée dans sa banalité quotidienne, ses chemins boueux, collines ordinaires, devient progressivement un espace chargé, hanté, porteur d’une mémoire que l’histoire officielle a tenté de recouvrir sans y parvenir entièrement.

- © Courtesy of BFI/BBC
La photographie de Penda’s Fen a cette qualité particulière des images qui ne cherchent pas à être belles mais le deviennent par honnêteté. Clarke filme comme un documentariste, avec une caméra à l’épaule parfois, et une lumière toujours naturelle. Cette approche donne aux images une texture réelle, une présence physique qui ancre le surnaturel dans le concret plutôt que de l’en dissocier. Quand les visions arrivent, c’est dans le même monde que le reste, à savoir sous la même lumière, dans les mêmes champs, avec la même qualité d’image légèrement granuleuse et vivante. Elles ne sont pas spectaculaires. Elles sont là, simplement, avec l’évidence des choses qui existent. Ce naturalisme visuel crée un effet de réel qui renforce paradoxalement la dimension fantastique du film. On croit aux visions de Stephen non pas parce qu’elles sont convaincantes en termes d’effets visuels, car elles ne le sont pas particulièrement, mais parce que le monde dans lequel elles apparaissent est si concret, si peu arrangé, si manifestement vrai, qu’on n’a pas de raison de leur refuser l’existence.
Les dialogues sont l’un des aspects les plus singuliers et exigeants du film. Ils sont écrits dans un registre philosophique soutenu. Les personnages tiennent des discours sur la nature de l’Angleterre, la religion, l’identité, la liberté, qui n’a rien de naturel au sens conversationnel du terme. Personne ne parle vraiment ainsi dans la vie. Et pourtant ces dialogues fonctionnent, parce qu’ils ne prétendent pas à la naturalité : ils sont délibérément construits, littéraires, au bord de ce qu’on peut suivre sans effort. Penda’s Fen est un film qui demande de l’attention, de la patience, une disposition à rester dans l’ambiguïté sans exiger que tout soit résolu. Les passages les moins compréhensibles, des séquences où le discours philosophique devient dense jusqu’à l’opacité, ne sont pas des défauts d’écriture mais des symptômes du projet : un film qui pense à voix haute, tâtonne,cherche à formuler des choses pour lesquelles le langage courant n’a pas encore de mots. Penda’s Fen a des longueurs, des séquences où le rythme se relâche jusqu’à l’immobilité, des moments où le film semble perdre sa propre direction avant de la retrouver. Il n’est pas naturel au sens où un film bien huilé est naturel, mais il résiste, demande qu’on lui accorde une forme de disponibilité contemplative que le cinéma contemporain nous désapprend méthodiquement. Mais ce style contemplatif est aussi ce qui le rend précieux. Les plans qui s’attardent sur le paysage, les scènes qui laissent le silence exister plutôt que de le remplir, les transitions qui ne raccordent pas logiquement mais par association, tout cela construit un état de réception particulier, une façon d’être devant le film qui ressemble à la façon d’être de Stephen lui-même : attentif aux signes, ouvert aux apparitions, prêt à ce que le réel déborde ses propres limites.

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Valerie and Her week of Wonders (1970) de Jaromil Jireš a pour points communs l’onirisme ancré dans la chair et la terre, le traitement de l’adolescence comme territoire d’apparitions, la façon de prendre au sérieux les visions intérieures sans leur donner un ancrage psychiatrique ni les mystifier. Deux films qui font confiance à leurs images pour porter ce que les mots ne peuvent pas.
Le traitement de la découverte de l’homosexualité de Stephen est l’un des aspects les plus remarquables du film, et l’une des plus courageuses pour 1974. Clarke et son scénariste Rudkin font de ce sujet une composante parmi d’autres de la déconstruction identitaire de Stephen, une vérité qui émerge en même temps que d’autres, sur sa religion, sa nationalité, son rapport à la terre et à l’Histoire. Ce refus de hiérarchiser, de faire de l’homosexualité le drame central ou la révélation climatique, lui donne une dimension intemporelle que les films qui en font leur sujet exclusif n’atteignent pas toujours.
La vision n’est pas caricaturale. L’homosexualité de Stephen arrive comme le reste arrive dans le récit : telle une vision, quelque chose qui était déjà là et devient simplement visible. Cette façon de la traiter avec la même attention, le même sérieux contemplatif que tout le reste, est en soi une position esthétique et politique qui dit quelque chose de juste sur ce que signifie se découvrir, sur ce que ce processus a d’universel sous sa singularité.
Penda’s Fen est un film qui fait penser à travers ses images, qui ne sont pas que de simples illustrations. Alan Clarke réalise un objet qui dépasse le film de télévision, le drame d’apprentissage, le film fantastique, quelque chose qui n’a pas de genre exact parce qu’il a préféré la vérité à la catégorie. Tout semble vrai : les visions comme les paysages, les dialogues philosophiques comme les silences, les monstres comme les collines du Worcestershire. Et c’est peut-être la définition la plus juste de ce que le cinéma peut faire quand il fonctionne vraiment : rendre la vérité visible même là où elle n’a pas de forme.
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