Un cœur battant
Le 11 mars 2026
Une épopée intimiste et tragique du peuple palestinien à travers une famille sur trois générations. Cherien Dabis évoque ce qui fait de tout un chacun un être vivant. Déchirant.
- Réalisateur : Cherien Dabis
- Acteurs : Mohammad Bakri, Saleh Bakri, Adam Bakri, Cherien Dabis, Maria Zreik
- Genre : Drame, Historique, Film pour ou sur la famille
- Nationalité : Américain, Allemand, Palestinien, Émirati, Jordanien, Chypriote
- Distributeur : Nour Films
- Durée : 2h25mn
- Titre original : Allly baqi mink
- Date de sortie : 11 mars 2026
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Résumé : De 1948 à nos jours, trois générations d’une famille palestinienne portent les espoirs et les blessures d’un peuple. Une fresque où Histoire et intime se rencontrent.
Critique : « Mon premier souvenir d’un voyage en Palestine pour visiter notre village natal remonte à l’âge de huit ans. Des soldats israéliens armés avaient retenu ma famille à la frontière pendant douze heures. Ils avaient fouillé toutes nos bagages. Mon père leur avait tenu tête lorsqu’ils avaient ordonné que nous soyons tous fouillés à nu, y compris mes petites sœurs, âgées de trois ans et d’un an. Les soldats lui avaient crié dessus. J’étais terrifiée à l’idée qu’ils puissent tuer mo père. Je me souviens très clairement du trajet en voiture à travers Jérusalem après cette épreuve, la tête passée par la fenêtre, en me disant : "C’est ça être Palestinien. Les gens ne nous aiment pas, alors ils nous traitent mal". » (Cherien Dabis).
Comment vivre avec une perpétuelle souffrance, liée à la destruction systématique ? Surtout lorsque celle-ci est d’une telle puissance de domination, profondément ancrée dans une idéologie mortifère ?
Par le don absolu. Cet amour qui subsume tout, tant il n’a que faire des lois des hommes, car lorsque tout a été presque arraché, seule la primauté de la vie l’emporte.
Tel est l’extraordinaire et déchirant récit que nous offre la réalisatrice Cherien Dabis avec cette autobiographie fictionnelle qui plonge au cœur d’une famille palestinienne de Jaffa, en Palestine.
En 2009, la cinéaste réalisait [Amerrika, l’histoire d’une femme qui quitte les territoires occupés avec son fils adolescent pour recommencer sa vie aux États-Unis, dans le contexte de la guerre en Irak. Née aux États-Unis d’un père palestinien et d’une mère jordanienne, la cinéaste y explorait déjà les thèmes de l’exil, l’identité et l’intégration. En 2013, avec May in the Summer, Cherien Dabis approfondissait ces questions en racontant l’histoire d’une jeune Jordanienne chrétienne vivant à New York, qui retourne en Jordanie pour se marier avec un musulman, malgré l’opposition de sa mère très croyante.
Avec Ce qu’il reste de nous, elle inscrit l’histoire intime au cœur de la filiation (une famille lettrée de Jaffa) et de la transmission (la mémoire de la douleur) sur près de quatre-vingt ans, de 1948 à 2022.

- Charif (Mohammad Bakri) embrasse sa fille jeune mariée
- © Nour Films
Mais le film épouse un rythme temporel qui n’est pas celui de la chronologie. En effet, l’ouverture se situe en 1988 : une course-poursuite traverse les rues de Jaffa. Malek et Noor (Muhammad Abed Elrahman), deux adolescents, se disputent une douille de balle trouvée au hasard. Leur cavalcade finit par les entraîner au cœur d’une manifestation opposant des civils à l’armée israélienne. L’un des ados tente de se mettre à l’abri dans une voiture. Alors qu’il est à l’intérieur, une balle frappe le pare-brise, qui se fissure brutalement. La mise en scène reste volontairement elliptique : le garçon s’effondre hors champ, la caméra ne montre pas clairement s’il est touché, mort ou seulement blessé. Cette question de la vie ou de la mort va contaminer toute la suite du récit filmique ; et à mesure que le temps s’écoule, la vie se resserre, autant l’espace que les mouvements pour cette famille, jusqu’à retrouver cet instant du souffle suspendu ; est-ce encore une fois la mort, ou bien la vie ?
La scène se suspend alors sur un gros plan frontal : Hanan, la mère de Noor, s’adresse directement à la caméra et raconte ce qui a conduit son fils jusqu’à cet instant décisif. Hanan est interprétée par Cherien Dabis : elle est tout à la fois jeune fille amoureuse de Salim puis mère courage, belle-fille aimante et surtout celle qui nous mène à renouer les fils (et fils !) qui ne cessent d’être exterminés, quand ils ne sont pas tous simplement sacrifiés. Que faire après la mort de notre enfant, surtout lorsque celui-ci a été probablement tué par un autre jeune ? Comment tenir debout alors que la guerre est le quotidien ? La réponse que donne la cinéaste est sidérante d’amour, relève de cette éthique chère à Emmanuel Levinas, mais pas seulement, car ce choix du don n’est que ce qui reste quant tout a été systématiquement exterminé.

- © Nour Films
Mais remontons le fil, car telle Ariane, Cherien Dabis nous relate non pas une histoire de guerre mais de lien, de ce qui relie les être entre eux, la famille étant la matrice politique première et ultime. Nous suivons une famille palestinienne déracinée de Jaffa sur plusieurs décennies, à travers quatre dates clés : 1948, 1978, 1988 et 2022. Pour le père Charif (Adam Bakri), l’année 1948, marquée par la Nakba, représente la perte d’un véritable paradis et le début d’un déracinement qui rongera son âme jusqu’à son dernier souffle. Arraché à sa maison et sa terre Charif âgé ( Mohammad Bakri) porte la nostalgie de ce monde disparu. Pour son fils Sélim (Saleh Bakri) et son épouse Hanan, les décennies suivantes signifient apprendre à vivre dans un territoire sous occupation, avec toutes les contraintes que cela impose au quotidien : tracasseries administratives, contrôles permanents, restrictions de circulation et humiliations répétées. Leur existence est marquée par les difficultés d’une communauté privée de droits élémentaires, notamment en matière de soins, d’éducation ou de liberté de mouvement. Enfin vient la dernière génération, celle de Noor (la lumière en arabe) et de ceux qui sont nés dans cette réalité. Contrairement à leurs parents, leur sentiment dominant n’est pas la nostalgie, mais la colère — une colère nourrie par la violence du présent et le spectacle des injustices subies par les générations qui les ont précédées.
Trois hommes, qui sont de fait le même, tant il s’agit ici d’un récit sur les ressorts de la transmission. Comment tenir son rôle de père face à un fils qui a été témoin de sa dégradation ? Lorsque le jeune professeur Selim rentre chez lui avec son jeune enfant, un couvre-feu arbitraire a été décrété. Arrêté sur le chemin du retour par de jeunes miliaires ivres de leur pouvoir, Selim, à terre, est humilié devant le regard de son fils. De cette chute fatale, le fils ne pardonnera jamais à son père, son héros, d’avoir failli à sa mission : être un homme debout. Si Selim a été cet enfant qui écoutait avec bonheur la poésie arabe de son père, il n’est qu’un citoyen qui essaye de vivre au temps présent, alors que son père ne cesse de glorifier une terre perdue pour le plus grand bonheur de son petit-fils Noor, incarnation de cette troisième génération qui refuse d’abdiquer.
Si l’héroïsme de Selim consiste à croire en l’éducation, et non à la lutte armée, elle n’a aucune valeur au yeux de Noor, cette génération sacrifiée par tout ce que produit l’horreur de la guerre perpétuelle que subit la Palestine.
Or, que faire de nos morts qui s’accumulent ? Comment ne pas basculer dans la légitime vengeance ? Telle est ce défi existentiel que nous propose de suivre Hanan, lorsqu’elle osera, en tant que mère, mais pas seulement, aller à la rencontre de cet Israélien, lui qui continue encore de se dédouaner de tout, avec cette complainte ressassé de l’exil...
Or c’est à son cœur battant qu’elle veut parler, celui-là même qui vit grâce à la mort de tous les Palestiniens. Cherien Dabis ne dit pas autre chose que cet appel à ce qui fait de tout un chacun un être vivant. Déchirant.
EN HOMMAGE À MOHAMMAD BAKRI (1953-2025)
Le film rend hommage à l’immense acteur palestinien décédé en décembre 2025. Il incarne ici le grand-père entouré de sa famille dont certains personnages sont interprétés par ses enfants, Saleh Bakri et Adam Bakri, des acteurs émérites d’envergure internationale. Mohammad Bakri est né le 27 novembre 1953 et mort le 24 décembre 2025. Il commence sa carrière professionnelle de comédien au sein du théâtre Habima à Tel-Aviv, du théâtre de Haïfa et du théâtre Al-Kasaba à Ramallah. Ses spectacles en solo — "The Pessoptimist" (1986), "The Anchor" (1991), "Season of Migration to the North" (1993) et "Abu Marmar" (1999) — sont joués en hébreu et en arabe. En 1983, il joue dans HANNA K. de Costa-Gavras. Après plusieurs années à tourner des films palestiniens et israéliens, Mohammad Bakri entame une carrière internationale, apparaissant dans des productions en France, en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, au Canada et en Italie. Il tient le rôle principal de Mohammad B. dans le long métrage dramatique PRIVATE de Saverio Costanzo, qui lui vaut le prix du Meilleur acteur aux festivals de Buenos Aires, du Caire et de Locarno en 2005. Pour son rôle d’Abu Shadi dans WAJIB d’Annemarie Jacir, il remporte le Prix de la critique arabe au Festival de Cannes ainsi que le Muhr Award au Festival international du film de Dubaï en 2018. En mai 2022, il tient le rôle du général Al Sakran dans LA CONSPIRATION DU CAIRE de Tarik Saleh qui a remporté le prix du scénario au Festival de Cannes et le prix François Chalais. Mohammad Bakri a également réalisé deux films documentaires, dont JENIN, JENINE, qui donne la parole aux habitants de la ville palestinienne de Jénine à la suite de l’offensive de l’armée israélienne dans la ville en 2002.
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