Le 5 septembre 2026
- Réalisateur : Tony Gatlif
- Voir le dossier : Nécrologie
Tony Gatlif nous a quittés à 77 ans, le 2 septembre 2026, à Arles, alors qu’il travaillait encore sur un projet de film historique. Sa famille lui a adressé un dernier « Latcho Drom », expression romani signifiant « bonne route », et titre de l’un de ses films les plus emblématiques
News : Avec le décès de Tony Gatlif disparaît une voix absolument singulière du cinéma français — une voix venue d’Alger, nourrie par l’exil, la rue, la musique et la culture romani. Cinéaste de l’errance, de la marge et de la liberté, il aura marqué le septième art par sa mise en scène organique, poétique et révoltée.
Je me souviens de Boualem Dahmani, dit Tony Gatlif.
La première fois, c’était grâce au cinéma. Tu étais venu. Tu avais accepté mon invitation à animer une rencontre à l’occasion de la sortie de ton film Exils. C’était à Paris, il y a un peu plus de vingt ans, dans un étrange palais oriental, au cinéma, la Pagode, un samedi matin, devant un public totalement conquis par ta présence, à la fois solaire et emportée, généreuse, et avec cette lucidité quasi tragique, qu’ont peut-être tous les Algériens et les Algériennes. Tu étais très pudique et en même temps très présent.
Tu étais curieux de la personne que j’étais. Peut-être aussi touché de voir, dans ce drôle de milieu qu’est le cinéma français, une femme d’origine algérienne, comme on dit encore, qui rendait hommage à ton cinéma, à ta parole, à ta présence.
Il y avait un rapport secret entre nous. Quelque chose qui ne se disait pas, mais qui était là.
Après la séance, nous sommes allés déjeuner avec une partie de ton équipe et quelques invités. Et, naturellement, nous avons parlé cuisine. C’est l’une de mes passions, avec le cinéma. Je me souviens très bien de ton regard à ce moment-là. Il y avait dans tes yeux une lumière étrange : à la fois une demande, presque celle d’un enfant, et une nostalgie profonde, quelque chose de presque triste. Et puis cette phrase que tu me glisses comme un secret nostalgique. « Ah, j’aimerais bien manger un couscous. »
Notre seconde fois s’est réalisé par cette suture qu’est le grain de couscous pour tout exilé. Cette nostalgie qui n’est que l’expérience sensitive d’un désir insaisissable…
J’avais réuni autour de moi quelques amis du cinéma : un cinéaste uruguayen, une amie critique qui écrivait au Monde, des artistes plasticiens. Une petite assemblée d’amis, de cinéastes et d’artistes, et toi au milieu de nous. Je me souviens de cette longue table de bois, des conversations qui se croisaient, et de toi. De ta présence à la fois si forte et si pudique.
Je me souviens très bien de ton regard, de cette lumière dans tes yeux qui était à la fois une demande, celle d’un enfant, et quelque chose de nostalgique, presque triste. Et puis il y avait ton rire, ta façon de raconter, tes silences aussi. Tu pouvais passer de la lumière à la gravité en un instant.
Tu étais là comme si tu connaissais déjà cet endroit, comme si quelque chose, dans cette table, dans cette cuisine, dans cette femme elle même exilée, ni tout à fait totalement française ni tout à fait totalement algérienne, qui t’avait invité, te ramenait quelque part. Peut-être était-ce cela, notre rapport secret : quelque chose qui passait par le cinéma, mais qui venait de plus loin.
Cher Boualem, cher Tony, cher Algérien, cher Gitan, cher enfant de l’un et de l’autre, cher homme, cher amant, cher ami. Cher, très cher cinéaste, cher extraordinaire acteur. Tu nous manques.
Tu nous manques dans le cinéma, dans les histoires que tu savais raconter comme personne, dans cette manière que tu avais de faire surgir les êtres, les exilés, les marginaux, les amoureux, les enfants, tous ceux que le monde regarde trop peu.
Mais tu nous manques aussi, tout simplement. Ta voix, ton rire, tes colères, ta générosité, tes silences, cette présence si singulière qui était la tienne.
Sache pourtant que nous ne t’oublierons pas. Tu es là, avec nous, dans nos mémoires, dans nos conversations, dans les images que tu nous as laissées et dans tous ceux que ton cinéma a touchés.
Nous continuerons à parler de toi, à montrer tes films, à transmettre ta parole. À te rendre hommage.
Parce que certaines présences ne disparaissent pas. Tu es avec nous, Tony. Et tu le resteras.
Boualem Dahmani, connu sous le nom de Tony Gatlif, est décédé le 2 septembre 2026 à l’âge de 77 ans. Le cinéaste est mort à Arles, dans les Bouches-du-Rhône, d’un problème de santé, alors qu’il travaillait sur un projet de film historique.
Réalisateur, scénariste, compositeur, acteur et producteur, Tony Gatlif a construit, en marge des sentiers balisés du cinéma français, une œuvre profondément libre, viscérale et humaniste. De Latcho Drom à Gadjo Dilo, de Vengo à Exils, son cinéma se reconnaît à une manière unique de faire dialoguer la musique, le mouvement, les corps et les identités. Chez lui, la caméra n’observe pas seulement : elle accompagne, elle traverse, elle danse.
Né en Algérie, Gatlif passe son enfance à Alger avant de rejoindre la France au début des années 1960. Son adolescence est marquée par une trajectoire chaotique, jusqu’à un séjour en maison de redressement qui nourrira plus tard l’écriture de son premier scénario, La Rage au poing. Le cinéma devient alors une échappatoire et une vocation. Grand dévoreur de films, il fait en 1966 une rencontre décisive avec Michel Simon, auquel il se présente directement dans sa loge après une représentation. L’acteur lui remet une lettre de recommandation qui l’aide à entrer dans le monde du spectacle.
Après une formation d’art dramatique à Saint-Germain-en-Laye, où il apprend notamment ses textes en phonétique, Gatlif fait ses premières armes sur les planches avant de passer derrière la caméra. En 1975, il réalise La Tête en ruine, bientôt suivi de La Terre au ventre, plongée dans les blessures encore vives de la guerre d’Algérie. Au début des années 1980, son cinéma trouve véritablement son territoire : celui des populations gitanes et de la culture romani. Avec Corre gitano (1981), il signe l’un des premiers films à revendiquer frontalement la condition gitane. Cette démarche se prolonge avec Les Princes (1983), portrait de Gitans sédentarisés dans une banlieue parisienne, qui donnera également son nom à sa société de production, Princes Films.
Mais c’est avec Latcho Drom que Gatlif élargit considérablement son geste cinématographique. De l’Andalousie à l’Égypte, de la Roumanie à la Hongrie, jusqu’à la France, le film compose un véritable road movie musical à travers les territoires et les générations. Plus qu’un documentaire, c’est un film-symphonie où la musique devient langage, mémoire et fil conducteur d’un peuple en perpétuel déplacement. Présenté à Cannes, il impose définitivement la singularité de son auteur.
Avec Gadjo Dilo (1997), Gatlif poursuit cette exploration tout en la déplaçant vers la fiction. Porté par Romain Duris et Rona Hartner, le film confronte un jeune Français au monde romani et brouille les frontières entre l’étranger et celui qui regarde. Hartner y est révélée, tandis que Duris retrouvera Gatlif quelques années plus tard dans Exils.
En 2004, Exils marque un retour aux sources particulièrement intime. À travers le voyage de ses personnages vers l’Algérie, Gatlif revisite à la fois son pays natal et sa propre mémoire.
Le film, porté une nouvelle fois par Romain Duris, lui vaut le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, récompense qui vient consacrer une esthétique fondée sur le mouvement, la musique et une mise en scène à fleur de peau.
Deux ans plus tard, Transylvania est présenté en clôture de Cannes. Puis viennent Liberté (2010), qui revient sur la persécution des Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale à travers le personnage incarné par Marc Lavoine, et Indignados (2012), documentaire qui délaisse momentanément l’univers romani pour filmer l’Europe de la contestation et des révoltes citoyennes.
Avec Geronimo (2014), Gatlif renoue avec son territoire de prédilection et avec une jeunesse en quête d’affranchissement. Il privilégie une nouvelle fois des interprètes peu expérimentés et fait de la danse, de la musique et de l’énergie de la rue de véritables moteurs dramaturgiques. Le film porte cette tension très gatalifienne entre enracinement et désir de liberté, fiction et expérience vécue.
En près d’un demi-siècle de carrière, Tony Gatlif aura réalisé vingt-cinq films, façonnant une œuvre immédiatement reconnaissable, où le cinéma se vit autant qu’il se regarde. Gadjo Dilo, Latcho Drom ou Exils sont devenus des références d’un cinéma indépendant, sensoriel et politique, profondément attaché aux cultures minoritaires et aux êtres en marge.
Avec Ange, sorti en 2025, Tony Gatlif poursuit cette trajectoire singulière. À travers ses films, il n’aura cessé de filmer le déplacement — celui des peuples, des individus, des musiques et des souvenirs — comme une manière de questionner l’identité, l’exil et la liberté. Un cinéma de la traversée, où chaque voyage devient aussi un retour vers soi.
aVoir-aLire.com, dont le contenu est produit bénévolement par une association culturelle à but non lucratif, respecte les droits d’auteur et s’est toujours engagé à être rigoureux sur ce point, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos sont utilisées à des fins illustratives et non dans un but d’exploitation commerciale. Après plusieurs décennies d’existence, des dizaines de milliers d’articles, et une évolution de notre équipe de rédacteurs, mais aussi des droits sur certains clichés repris sur notre plateforme, nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur - anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe. Ayez la gentillesse de contacter Frédéric Michel, rédacteur en chef, si certaines photographies ne sont pas ou ne sont plus utilisables, si les crédits doivent être modifiés ou ajoutés. Nous nous engageons à retirer toutes photos litigieuses. Merci pour votre compréhension.


































