Critique

CINÉMA

La lune dans le caniveau - La fiche film

Le 5 mars 2007

  • Uther 11 septembre 2009
    La lune dans le caniveau - La fiche film

    La Lune dans le Caniveau. J.J. Beinex. 1983

    « Nous sommes nés dans le caniveau, dans l’eau se mirent les étoiles ». L’histoire commence dans le « port de nulle part », où un homme, Gérard Delmas (Gérard Depardieu), tente d’échapper au souvenir de sa soeur Catherine qui s’est suicidée à la suite d’un viol dans une sordide impasse, depuis maculée d’une tache de sang indélébile. « Dans le port de nulle part, dans le quartier des docks, au fond d’une impasse, un homme venait tout les soirs pour tenter d’échapper à sa mémoire ». Cherchant à démasquer le violeur, Gérard écume les bars. C’est là où, à la suite d’une rencontre avec un homme de la « haute ville », Newton Channing (Vitorio Mezzogiorno), venu se perdre dans les bas-fonds, apparaît Loretta (Natassja Kinski), dont elle est la soeur. Aux premiers regards échangés, Gérard et Loretta tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Loretta, icône de grâce et de lumière, femme fatale, sublime, angélique, élégante, douce, à la fois éthérée et sensuelle, illumine le monde de ténèbres où vit Gérard, prisonnier de sa condition, de son histoire, de la rue. Il résiste à ses sentiments, car l’idée de retrouver le violeur de sa sœur pour le châtier le hante, mais aussi par la peur que lui inspire Loretta, pure, inaccessible. Gérard finit par succomber à la passion qui le brûle et demande à Loretta de ne partir jamais. Ils se marient dans la Cathédrale de l’Espoir durant une nuit de pleine lune, lors d’une scène irréelle, féerique. Après avoir bu plus que de raison, Loretta attend Gérard, parti prendre ses affaires pour vivre avec elle, devant sa maison du 7 rue de l’Océan. Il quitte sa maîtresse Bella (Victoria Abril), femme charnelle, mais reste prisonnier du port de nulle part. Loretta pleure. Le dernier plan met en scène une affiche publicitaire devant la maison de Gérard où figure les mots "try another world", au double sens, invitation à la rédemption, et leurre d’un paradis artificiel, avec une bouteille d’alcool à la dérive.

    La Lune dans le Caniveau marque une approche nouvelle, une rupture dans le cinéma : la fin de l’histoire comme objet du fim, à l’instar de la révolution impressionniste où l’image cessa d’être la fin de l’œuvre picturale pour le céder à l’émotion. Deux thèmes principaux traversent et animent cette œuvre magistrale de Beinex, la fatalité tragique qui empêche Gérard d’échapper à sa condition, de rejoindre Loretta et d’oublier le souvenir du sang de Catherine dans l’impasse - « tu es d’ici » dit Bella à Gérard - et la rédemption par l’amour, incarnée par Loretta - « il n’y a pas de fatalité au malheur », dit Loretta à Gérard. Le classicisme du premier s’oppose tout le long du film avec le romantisme du second, et les émotions qui surgissent avec violence des images, des sons, de la musique, des contrastes, de la lumière et de l’obscurité sont générées par ce conflit fondamental, mais peut-être pas irréductible. La passion qui surgit au premier regard échangé entre Loretta et Gérard n’est elle pas aussi inexplicable et irrésistible que l’amour qui naît entre Tristan et Yseult après avoir bu à la coupe du destin ? En ce sens n’est-il pas tragique au sens grec, au sens du théâtre racinien de ce mot ? Mais Loretta est aussi et surtout rédemptrice, elle est la porte vers la Lumière. Elle déclare tendrement à Gérard après lui avoir arraché son premier baiser « il y aura du bleu dans ton ciel, une route infinie vers le soleil ». Des thèmes secondaires éclairent également l’œuvre, tels la dualité féminine, angélique avec Catherine et Loretta, charnelle avec Bella, la maîtresse de Gérard, très baudelairienne, et le reflet de la lune dans le caniveau, du soleil sur le fleuve, au fond très platonicien.

    Quant au style, puisqu’il s’agit ici de l’essentiel, Beinex filme d’abord et avant tout des images d’un esthétisme rare, avec des plans en mouvement permanent qui suggèrent et soulignent les relations entre les personnages, des ambiances, des émotions. Les dialogues ne sont plus au service d’une histoire dont l’image serait une simple illustration, l’histoire n’est plus la colonne vertébrale du film, elle est transcendée par l’image, par la forme qui se suffisent en elles-mêmes pour révéler l’émotion. Les dialogues épurés sont fidèles à l’oeuvre de Goodis. Mais les plus importants sont non verbaux, tels les regards de la caméra et des personnages. Le regard de Loretta est transperçant, émouvant, poignant, d’une intensité rare. Il est l’amour rédempteur. Celui de Gerard traduit son déchirement, son tourment intérieur. Il est la fatalité tragique. Les personnages se déplacent selon une véritable chorégraphie, la sortie de Loretta de sa Ferrari rouge pour son premier rendez-vous avec Gérard est sublime de beauté, de grâce, d’élégance, de promesse et d’espoir. Les voix se répondent et se mêlent tels un chant choral. La scène de la première rencontre entre Gérard et Loretta, en présence de son frère, semble être un chœur. La scène entre l’homme qui aimait en secret Catherine, sœur de Gérard, et Gérard comporte une sorte de récitatif baroque, Gérard ponctuant d’un « t’aurais du lui dire » chacune des raisons que donne l’homme pour avoir observé le silence. Ceci donne à la scène un caractère dramatique, très noir, où le remord le dispute à l’impuissance. La Lumière joue également un rôle essentiel, d’abord par son absence, qui permet de donner une intensité particulière à ses apparitions sur les visages des personnages, ensuite par ce qu’elle permet de révéler, de suggérer ou de laisser dans l’ombre. Dans la scène où Gérard, qui vient d’épouser Loretta, s’effondre ivre mort sur le sol de sa maison avec une statue de la Vierge dans sa main, l’aube éclaire son œil clos alors qu’une verte fluorescence émane de la statuette. Les couleurs et les contrastes participent à l’ambiance du film. Loretta est d’abord vêtue de blanc, d’un blanc immaculé, car elle est l’ange de Lumière qui passe dans l’univers de désolation qu’est le port de nulle part. Elle conduit une Ferrari rouge. Elle porte ensuite une robe rouge lorsqu’elle vient à la rencontre de Gérard sur les docks pour le photographier. Elle est vêtue de blanc dans la scène où elle avoue son amour à Gérard, qui porte costume noir et chemise blanche, et lors de la scène finale, où elle incarne l’ange de la rédemption. La lune, le sang. La lumière, l’amour. L’éthéré, l’incarné. Le vaporeux, le sensuel. La musique de Yared, l’orchestre de cet « opéra d’images » selon les mots mêmes de Beinex, épouse les plans en mouvement, sublime les regards des personnages en répondant à leur intensité dramatique, donne le ton des scènes, tels des leitmotivs. Le leitmotiv de Loretta exprime la lumière, l’amour, l’espoir. Dans le thème de l’enfance où se révèle l’amour qui unissait Gérard à sa sœur, se distinguent quelques notes du thème de Loretta. Quoi d’étonnant pour évoquer ces deux femmes pures qui ne sont pas du port de nulle part ? Chorégraphie, littérature, musique, peinture, poésie s’unissent pour donner naissance à ce film. La Lune dans le Caniveau est une œuvre poétique, romantique, symboliste où la musique, les couleurs et les sons se répondent, marquant son universalité et sa singularité.
    Eric Seassaud

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