Le 20 janvier 2026
Une volonté honorable de montrer les Français dans leur pluralité, mais qui tombe à l’eau à cause d’un dispositif paresseux et dépolitisé.
- Réalisateurs : Raymond Depardon - Claudine Nougaret
- Genre : Documentaire
- Nationalité : Français
- Distributeur : Les Films du Losange
- Durée : 1h28mn
- Reprise: 4 février 2026
- Date de sortie : 27 avril 2016
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Résumé : Raymond Depardon donne la parole aux Français. De Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg, il invite des gens rencontrés dans la rue à poursuivre leur conversation dans sa caravane, sans contraintes en toute liberté. Un portrait de la France d’aujourd’hui.
Critique : Raymond Depardon s’efface pour laisser place au peuple français. Ce retrait revendiqué du cinéaste constitue un geste fort, presque radical en apparence. Il s’agit d’un effacement volontaire de l’auteur, d’un refus du commentaire, d’une posture de retrait qui prétend ouvrir un espace de parole brute. Et pourtant. Cet effacement fait tiquer. S’éloigner de la France périphérique pour laisser un espace de dialogue aux Français de la ruralité et de la province semble être une intention louable, mais elle se heurte rapidement aux limites du dispositif choisi.
Le cinéaste n’est pas dans le dialogue puisqu’il est lui aussi spectateur, passif. Il écoute sans intervenir, sans relancer, sans confronter. Cette posture rappelle inévitablement l’héritage de Jean Rouch et Edgar Morin, notamment Chronique d’un été, où la caméra devient un outil de rencontre et de mise en crise de la parole. Mais la différence est majeure. Là où Rouch et Morin cherchaient la friction, l’inconfort, la singularité irréductible des individus, Les Habitants se contente d’observer et écouter des individus inscrits dans une humanité simplifiée, rarement singulière. Les personnalités varient, certes, mais elles dans un cadre extrêmement contraint. Tout le monde est filmé de la même façon, dans un uniue huis clos, selon un protocole strictement identique. Ce dispositif, loin de révéler la diversité des personnes filmées, finit par l’effacer.
Tout est encadré et contrôlé par la main suprême de Depardon. Rien ne dépasse. Les paroles se succèdent, montées de manière apparemment aléatoire, sans contextualisation, ni repères spatiaux ou temporels clairs. Or, on entend des propos lourds de sens : violences conjugales, avortement, islam, égalité des sexes. Des thèmes profondément politiques, sociaux, historiques. Pourtant, Depardon décide de rester passif et ne questionne rien ni personne. Aucun lieu n’est situé, aucune personne n’est nommée. Cette absence de contextualisation transforme des paroles potentiellement explosives en simples fragments flottants.
Ainsi, cette France que le cinéaste souhaitait rendre visible reste paradoxalement invisibilisée. En refusant toute inscription précise, Depardon semble croire que l’essentiel réside uniquement dans ce qui est dit, comme si la parole, isolée de toute structure sociale, suffisait à faire sens. Mais non. Les personnages deviennent des prisonniers de leur dialogue, enfermés dans un dispositif qui les instrumentalise davantage qu’il ne les libère. Ils servent à illustrer une idée abstraite de la France, une France homogénéisée par le regard du cinéaste.
Dix ans après la sortie initiale du documentaire, Les Habitants ne constitue ni un marqueur temporel, ni un repère politique de la France de cette période. Depardon a déclaré qu’il est parti filmer la France après les attentats de Charlie Hebdo. Or, il faut aller sur Wikipedia pour obtenir cette information : le film lui-même n’en porte aucune trace. Aucun indice, aucune tension, aucun écho à ce traumatisme collectif. Le cinéaste est resté au chaud dans sa caravane, à écouter des soucis familiaux, des peines de cœur, sans jamais établir de parallèle avec une crise sociale, identitaire ou politique pourtant omniprésente à l’époque.
Les Habitants est certes un documentaire qui sort des sentiers battus. Mais cette singularité formelle masque un renoncement profond. Il est dépolitisé, désengagé et faussement radical. Derrière l’apparente audace du dispositif se cache une neutralité illusoire, qui finit par anesthésier la portée des paroles recueillies. En refusant toute confrontation, toute mise en perspective, Depardon transforme ce qui aurait pu être un geste politique en simple exercice de style.

- © Les Films du Losange
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