Le 6 octobre 2026
- Réalisateur : Marc Fitoussi
- Distributeur : Memento Distribution
- Festival : Festival du Film Francophone d’Angoulême 2026
– Sortie en salles : 7 octobre 2026
Nous avons échangé avec le réalisateur au Festival du Film Francophone d’Angoulême où son nouveau long métrage était présenté en séance d’ouverture.
Votre film s’inscrit dans un genre particulier : les films de cinéma consacrés au cinéma. Un genre que vous affectionnez ?
J’ai effectivement un goût prononcé pour les films autour du cinéma, comme Boulevard du crépuscule ou La nuit américaine. Ce sont des œuvres qui m’ont fait rêver. Ici, je voulais porter un regard sur ce milieu qui soit le plus honnête possible car les films sur le cinéma cherchent avant tout à montrer la machine a rêves. Or, Ni vue, ni connue est regarde le monde du cinéma à travers les yeux d’une figurante qui galère, doit faire ses heures et a le sentiment de vivre une injustice qu’elle veut réparer.
On s’aperçoit qu’une carrière d’actrice réussie ou ratée se joue souvent à rien...
C’est une part de chance que l’on a ou que l’on n’a pas. Une séquence me touche beaucoup : lorsque le personnage incarné par Isabelle Huppert rend visite à son père et que l’on comprend qu’il ne l’a absolument jamais encouragée dans cette voie. L’amour de ses parents, c’est capital. Je me souviens que lorsque j’ai réalisé Pauline détective, les parents d’Audrey Lamy étaient venus sur le plateau et étaient constamment émerveillés de ce qu’elle faisait. Ils la prenaient dans leur bras à la fin de chaque prise. Et effectivement, on sent qu’Audrey a une très grande confiance en elle, notamment grâce à l’amour et la fierté de ses parents. Par ailleurs, je tenais à ce que cette figurante ait du talent. Ce n’est pas une actrice ratée qui fait semblant d’avoir du talent. Pour ma part, j’ai rencontré énormément de personnes talentueuses dont je ne m’expliquais pas pourquoi elles n’avaient pas réussi. Cette injustice existera malheureusement toujours dans ce monde-là. Certains acteurs sont connus au théâtre et ne percent pas au cinéma mais ils jouent et travaillent. D’ailleurs, Corinne travaille. On voit qu’elle a joué au théâtre, qu’elle a été professeur d’art dramatique. Elle se bat mais ne pratique pas son art comme elle le voudrait.
Ce que vous réussissez particulièrement ici, c’est montrer trois typologies de carrière de comédienne. D’abord Sandrine Kiberlain, une star reconnue. Puis Anne Marivin, qui travaille mais pas sur les projets qui lui tiennent à cœur. Et bien sûr, Isabelle Huppert, alias Corinne Maclou, qui ne fait pas du tout ce qu’elle veut et qui galère en permanence...
Je voulais montrer que dans n’importe quelle strate, on trouve de l’insatisfaction, du doute, de la remise en cause, de l’angoisse, de la solitude. On voit que le personnage de Sandrine Kiberlain a beau être une star, elle n’a rien d’autre à faire le vendredi soir que de regarder le spectacle de Corinne Maclou sur un lien Internet (rires). On a tellement tendance à idéaliser les stars, à imaginer qu’elles sont tous les soirs dans des dîners mondains, alors que, à titre personnel, je reçois parfois le samedi soir des appels de gens très connus, seuls devant leur télé, qui voudraient qu’on commente ensemble l’émission d’Arthur. C’est aussi parfois ça, être une star.

- Isabelle Huppert, Anne Marivin, Sandrine Kiberlain
- © 2026 Memento. Tous droits réservés.
Mais vous reconnaissez que l’attitude de Corinne, qui distribue son CV à tout le monde, a quelque chose de vraiment embarrassant...
Évidemment. Je ne cesse d’expliquer aux jeunes acteurs qu’ils doivent arrêter avec leurs bandes démo, qui sont souvent mal réalisées, ou sont conçues à partir de textes complètement ratés qui les desservent. Mais le besoin de jouer les pousse parfois à aller vers ces extrémités-là. C’est vrai que c’est gênant de la voire distribuer son CV à tout le monde. D’autant plus que ce n’est pas un métier de CV. Mais c’est aussi l’attitude de quelqu’un qui est à bout. J’avais réalisé en 2018 un documentaire sur les figurants et j’avais observé leur manière de procéder. Corinne entretient sa petite houppette sur la tête en pensant que cela peut la différencier et constituer sa signature. Elle pense qu’elle va être plus remarquée que les autres. Beaucoup de figurants font cela pour essayer de se démarquer. Il y a du désespoir là dedans.
Sans jeter la pierre sur personne, on constate que certains figurants peuvent être ridicules au cinéma tant ils adoptent une démarche ou une attitude absolument mécanique et pas du tout naturelle !
Il faut en vouloir aux metteurs en scène et au cinéma français en général, qui n’ont jamais compris, à la différence des Anglo-Saxons, qu’un figurant doit être dirigé. Je me souviens que lorsque je tournais des scènes de repas dans un restaurant, les figurants trinquaient tous en permanence. Ce n’est pas possible. On trinque une fois et basta. Je dirais même qu’on trinque rarement en déjeunant entre collègues. Mais on ne leur dit rien et voilà le résultat. Ils sont livrés à eux-mêmes et peuvent planter une scène. Et pourtant, les figurants sont précieux. Mais ce qui est cruel et rejoint l’idée du film, c’est que dès lors qu’un metteur en scène commence à les diriger, ils peuvent se considérer comme des acteurs et demander un meilleur cachet. On en est donc venu à cette habitude où les réalisateurs ne parlent pas aux figurants, les délaissent, avec un chef de file qui s’en occupe mais ne les dirige pas. Au final, on se retrouve avec des scènes ratées.
En voyant votre film, on a le sentiment que l’industrie du cinéma est incroyablement verticale, très hiérarchisée, et même qu’un tournage a quelque chose de presque militaire. Partagez-vous cette façon de faire ou pensez-vous qu’il y a besoin de changement ?
On sort désormais de ces vieilles habitudes où, comme c’était le cas à mes débuts, on m’expliquait que je faisais ce que j’avais à faire, que je devais fermer ma gueule et que si je n’étais pas content, la porte était grande ouverte. Et à l’inverse, quand je suis devenu réalisateur, on m’a expliqué que je n’avais pas à parler à certaines personnes car d’autres allaient s’en charger à ma place. C’est tout aussi insupportable. Ce qui m’avait surpris quand je suis passé du court au long métrage, c’est effectivement cette hiérarchie, avec des conflits ridicules, où de vieux chefs machinistes ne supportaient pas que je leur donne des indications car c’était à leur chef de poste de le faire (rires).

- Isabelle Huppert
- © 2026 Memento. Tous droits réservés.
Cette amitié au cœur du film, entre une actrice reconnue et une figurante inconnue, interroge beaucoup ceux et celles qui les entourent...
Ce qui est très incongru, c’est qu’on se bat tellement pour atteindre un tel rang que lorsqu’on a enfin accédé à ce statut de star ou d’actrice reconnue, on donne l’impression de n’avoir plus qu’à fréquenter des personnages du même rang. Malheureusement, la société est ainsi faite. Et dans tous les milieux sociaux et professionnels.
Et que dire des avantages et caprices dont peuvent faire preuve certaines stars ?
Le fait de jouer implique une sorte de concentration et de confort maximal afin de tout donner derrière. Une actrice peut être chiante, réclamer une autre chambre d’hôtel, ou du champagne sans bulle : ce qui compte pour moi, c’est d’avoir sur mes rushs ce que je voulais, voire mieux. Et cela passe parfois par le fait de satisfaire ces petits besoins agaçants mais anodins et qui ne concernent d’ailleurs pas que le monde du cinéma.
Comment ne pas parler de votre duo d’actrices : Isabelle Huppert-Sandrine Kiberlain ?
Avant même d’écrire une ligne, j’ai proposé le projet à Isabelle que je voulais retrouver. Ma première idée était de demander à l’actrice la plus connue du monde de jouer l’actrice la moins connue du monde (rires). Je savais que j’allais devoir l’associer à d’autres. Depuis Dix pour cent, j’ai l’impression qu’on ne peut plus faire de film sur le cinéma sans assumer les vrais noms. Donc Sandrine Kiberlain joue Sandrine Kiberlain. Dès lors que j’avais réuni mon duo, j’ai pu me lancer dans l’écriture du film que je voulais faire bifurquer constamment, parce que je savais qu’on allait traverser plusieurs ambiances. On démarre dans un cabinet parisien puis on finit dans un désert marocain. Cela me plaisait d’avoir autant de décors et de personnages secondaires.
Et comment avez-vous pensé votre mise en scène ?
J’ai récemment découvert et adoré un film consacré à un tournage : Making Of de Cédric Kahn. Je l’ai trouvé très juste sur ce que peut être la vie d’une équipe de production mais je trouvais aussi que ce film souffrait justement de son réalisme très cru. D’autant plus qu’il racontait un tournage autour d’une usine en grève. Or, puisque je savais que j’allais un peu taper sur le monde du cinéma, je voulais quelque chose d’assez glamour malgré tout. Les films sur le cinéma qui me font rêver sont ceux avec du mouvement, et comme je parle ici des gens du bas, je ne voulais pas que le long métrage soit appauvri en termes de mise en scène. Finalement, Ni vue, ni connue suit le parcours de quelqu’un qui ne cesse de rêver et va peut-être même atteindre ses rêves.
Propos recueillis par Nicolas Colle
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