Le 16 août 2026
- Réalisateur : Jérémy Comte
- Distributeur : Tandem
– Sortie en salle : 19 août 2026
Nous avons pu échanger avec le réalisateur québécois Jérémy Comte, auteur du touchant Paradise, en salle ce mercredi 19 août.
LIRE NOTRE CRITIQUE DE PARADISE
Dans quelle mesure Paradise est-il une œuvre autobiographique ?
Je dirais qu’il s’agit d’un récit semi-autobiographique. J’ai commencé à faire des recherches sur cette histoire en 2016, ce qui représente plus de dix ans de travail. Elle s’enracine dans une expérience personnelle viscérale vécue à dix-sept ans, qui m’a marqué profondément et qui est au cœur de ce récit. C’est notamment une histoire de perte ambiguë, une perte qui n’est jamais complètement résolue et qui peut être très frustrante, ainsi que de l’échappatoire vers le fantasme face aux douleurs intérieures. Au fil du temps, j’ai fini par comprendre toute la complexité de cette expérience, et j’ai réalisé qu’il n’y avait pas d’autre façon de raconter cette histoire que de montrer les deux côtés, entre le Québec et le Ghana. Le versant ghanéen de la trame narrative, lui, vient surtout de mon coscénariste Will Niava, qui a puisé abondamment dans son propre vécu. Ultimement, Will et moi avons partagé une expérience troublante qui s’est retrouvée à la fin du film. L’idée était de se transporter dans la culture de l’autre pour en dégager une humanité commune.
Comment s’est déroulée votre collaboration avec votre coscénariste, Will Niava ?
J’avais une idée préliminaire du scénario depuis un an quand un ami commun nous a présentés ; la connexion a été immédiate. Peu après, Will m’a invité chez lui, lors d’un party à Montréal, et, sur un coup de tête, nous avons fixé une date pour voyager ensemble au Ghana. S’en sont suivis plus de huit voyages là-bas, où Will m’a accueilli dans sa famille et où nous avons exploré le pays à la recherche d’inspiration.
C’est surtout au Québec que nous avons écrit le film : de longues marches de brainstorm, des nuits entières à travailler. Il y a eu une période où Will dormait chez moi et où nous ne faisions que ça. Nous avons aussi pris le temps de rencontrer de jeunes skateurs de la nouvelle génération et de visiter des centres de yoga en région au Québec. Au final, ça aura été cinq ans d’écriture concentrée et plus de trente-cinq versions de scénario.
Will est resté présent par la suite sur le tournage, puis tout au long du montage, où il a visionné plusieurs versions du film en me donnant des commentaires toujours honnêtes, sans filtre. Ça a vraiment été une belle collaboration, et je suis très heureux d’avoir trouvé un ami aussi proche durant tout ce processus.

- Daniel Atsu Hukporti
- © 2026 Tandem. Tous droits réservés.
Le sujet policier central (que nous ne souhaitons pas dévoiler afin de ne pas spoiler nos lecteurs et les futurs spectateurs) a-t-il fait l’objet d’un travail de documentation en amont ?
Clairement, c’était très important pour nous de faire une recherche approfondie pour rester près d’un récit véridique. Nous voulions aussi préserver l’élément central mystérieux pour faire participer le spectateur lors du visionnement.
Au Ghana, nous avons rencontré une diversité de gens, posé beaucoup de questions et écouté attentivement, avec une approche journalistique. Certains d’entre eux nous ont partagé des documents et des photographies, ce qui nous a donné un contexte précis. Leur ouverture et leur confiance nous ont surpris, considérant la sensibilité du sujet, mais nous avons compris que plusieurs se sentaient mal représentés et souhaitaient enfin pouvoir exprimer toute la complexité de leur réalité.
Ce qui est frappant dans Paradise, c’est l’absence de manichéisme dans la caractérisation des personnages. Cela représentait-il un enjeu particulier pour vous ?
Oui, c’est une préoccupation qui nous a habités de l’écriture jusqu’au montage. Nous ne voulions justement pas catégoriser les personnages, mais plutôt montrer les dualités qui les habitent. C’est un équilibre délicat à trouver puisque la subjectivité de chacun est différente, mais l’idée était de donner assez de temps à l’écran pour chaque personnage et de jouer sur ses perspectives à mesure que l’histoire progresse. Tout ça a été un vrai casse-tête et un point de discussion récurrent avec Will. Lors des projections tests, les spectateurs nous partageaient leurs propres jugements et leur subjectivité face aux personnages, et c’était fascinant de remonter certaines scènes en tenant compte du regard de gens qui ne savaient rien du film au départ. En cherchant à équilibrer cette dualité et à exposer les nuances du récit, nous en sommes arrivés à un portrait plus juste.
Le tournage dans des décors naturels aux antipodes, au Québec et au Ghana, a-t-il soulevé des problèmes particuliers ?
Le film exigeait un langage visuel distinct pour chaque monde : le Québec brut et automnal, le Ghana dans ses teintes chaudes de sable, tourné pendant l’Harmattan, ce qui donne au ciel une lumière pâle et diffuse. Avec mon directeur photo Olivier Gossot, on a repéré énormément en amont, notamment par images satellite, et ses photos de repérage nous ont servi de références de cadrage tout au long du tournage.
Sur le terrain, les défis étaient différents d’un continent à l’autre. Au Ghana, notre recherchiste de location Eddie Addisi nous a permis de tourner dans des décors autrement difficiles d’accès ; même si cela nous amenait souvent de plus grandes complications de tournage, cela nous a permis de construire un univers riche pour Paradise. Au Québec, les plus grands défis ont été de tourner les scènes de skateboard de Tony (Joey), qui fait réellement du skateboard dans la vie, et de trouver un lieu de « street skate » pour permettre les prouesses, tout en restant cinématographique et approuvé par la production. J’ai d’ailleurs rarement vu au cinéma des scènes de « street skate » tournées ainsi, sans doublure. Pour la maison principale, nous avons cogné à des portes pendant des semaines avant de trouver la bonne.

- Évelyne de la Chenelière
- © 2026 Tandem. Tous droits réservés.
Le mélange des genres, de la chronique familiale au thriller, en passant par le drame social, était-il délibérément voulu ?
Oui, complètement, et c’est pour ça que le film est structuré en trois chapitres : le premier joue sur le mystère, le deuxième s’ancre dans le drame, le troisième bascule vers le thriller. Plus on avançait dans l’écriture, plus on sentait qu’il fallait éviter de figer les personnages dans des rôles de victime ou d’oppresseur, et montrer plutôt comment ces positions peuvent s’inverser. Le mélange des genres est devenu la meilleure façon de porter ce propos-là. Nous vivons une époque profondément divisée, marquée par la haine, et au fond, notre idée était de pouvoir mettre l’amour de l’avant.
Quels sont les cinéastes qui vous ont le plus marqué ? Ont-ils influencé votre démarche cinématographique ?
C’est toujours une question difficile, il y en a trop ! Je suis un grand fan d’Akira Kurosawa, qui a pris de grands risques en racontant des histoires inattendues, en tournant dans des décors magnifiques, intemporels et empreints d’onirisme. Ses cadrages des grands espaces m’ont clairement inspiré. C’est un véritable artisan du métier, de l’écriture jusqu’au montage de ses propres films. J’aime sa célèbre phrase sur le montage : « Refuser de monter ses films reviendrait à confier le pinceau à quelqu’un d’autre en pleine création d’une toile. » Isao Takahata aussi m’inspire beaucoup, pour la rigueur de son travail, la nuance de ses personnages et son ouverture à laisser le film se révéler dans le processus créatif lui-même. Du côté des cinéastes plus contemporains, je nommerais Chloé Zhao, Denis Villeneuve et Gaspar Noé.
Les deux jeunes acteurs, Daniel Atsu Hukporti et Joey Boivin-Desmeules, sont étonnants de justesse. Quelles indications leur aviez-vous données ?
Pour Kojo, je cherchais un charisme mystérieux, capable de vulnérabilité tout en gagnant progressivement l’assurance de faire ses propres choix. Tony devait plutôt évoquer les skateurs avec qui j’ai grandi : sûr de lui dès le départ, mais habité par un tourment intérieur qui finit par se fissurer. J’ai travaillé étroitement avec deux directeurs de casting, Victor Tremblay Blouin au Québec et Agbeko Mortty au Ghana, qui ont chacun trouvé leurs acteurs au sein de leur communauté : le skate d’un côté, les écoles de l’autre. Avec les deux jeunes, j’ai ensuite passé beaucoup de temps en amont à réécrire les dialogues dans leurs propres mots, à travers des sessions d’improvisation. J’ai ouvert la discussion avec eux en partageant ma vulnérabilité et des histoires personnelles, ce qu’ils ont fait de leur côté aussi. Une confiance s’est installée et nous avons pu trouver ensemble la justesse des personnages. Certains rôles ont même été entièrement improvisés : pour la séquence de juju avec Baba, nous avons fait appel à un véritable spiritualiste, filmé dans un vrai sanctuaire, sans une seule ligne écrite ; je l’ai simplement laissé parler comme il le fait dans sa vie de tous les jours.

- Joey Boivin-Desmeules
- © 2026 Tandem. Tous droits réservés.
Évelyne de la Chenelière est très touchante dans le rôle de la mère québécoise. Comment situez-vous son personnage dans le dispositif narratif ?
Sur le plan narratif, je voulais la placer au centre d’un triangle, liée aux deux autres personnages. C’est une force tranquille, professeure de yoga, qui traverse l’adversité avec une résilience et une ouverture. J’ai discuté du personnage avec de nombreuses femmes, dont ma propre mère et des profs de yoga, ainsi qu’avec des femmes ayant vécu des expériences semblables aux siennes, pour rester fidèle à cette figure. Je me souviens qu’Évelyne, Joey, Victor (mon directeur de casting) et ma partenaire Daniela avaient passé un weekend au chalet de ma productrice pour développer la relation entre Tony et Chantal, en reprenant scène par scène tout ce qui existait entre les deux personnages, et où Évelyne a beaucoup apporté du sien. Ça a vraiment aidé à ancrer le personnage.
Pourriez-vous nous donner quelques indications sur vos projets en tant que réalisateur ?
Je termine actuellement un nouveau long métrage entièrement tourné dans la campagne québécoise. C’est un drame écologique teinté de science-fiction et de thriller, dans lequel une fratrie fait face à d’étranges phénomènes naturels.
Propos recueillis par Gérard Crespo
Merci à Rachel Bouillon d’avoir permis cette interview.
Galerie Photos
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