Le 22 septembre 2026
- Réalisateur : Jeanne Herry
- Distributeur : Studio Canal
– Sortie en salle : 23 septembre 2026
Nous avons échangé avec la réalisatrice à l’occasion du dernier Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule.
Habituée aux fresques intimes avec une ampleur romanesque certaine, Jeanne Herry nous dévoile sa première histoire d’amour, Garance, remarquablement portée par Adèle Exarchopoulos et Sara Giraudeau. Nous avons rencontré la réalisatrice lors du dernier Festival du Cinéma et Musique de Film de La Baule.
Vos films sont tous différents les uns des autres. Pourtant, on trouve un dénominateur commun : il s’agit de l’exploration de l’être humain, de ses failles, ses complexités…
Les relations humaines, les liens humains : c’est vraiment ce qui m’intéresse le plus. Dans ce film, c’est la première fois que je raconte une histoire d’amour, que j’explore le lien amoureux, le premier état amoureux, l’embrasement amoureux, puis l’amour qui s’installe, comment on s’aime. On y trouve aussi beaucoup d’amitié, les liens dans la troupe de théâtre, les liens professionnels, les liens intrafamiliaux. Je n’avais pas non plus étudié un lien d’amour entre deux sœurs. Ce sont des nouveautés que j’explore ici mais qui s’inscrivent tout de même dans une certaine constance.
Autre chose qui revient beaucoup dans votre cinéma : l’intensité, l’émotion, les grands sentiments…
Ce sont des épopées intimes, avec un foisonnement de décors, de personnages, et de situations vécues par des gens du commun. Je m’intéresse à la noblesse des sentiments. Cela m’emporte. Nous sommes tous tellement accablés par l’anxiété que nous avons besoin d’histoires pour libérer nos émotions et même pleurer collectivement. Je me souviens que Pupille était sorti un peu après les attentats : cela a libéré quelque chose, un chagrin collectif s’évacuait, nos angoisses se libéraient.
Après l’adoption dans Pupille puis la justice restaurative dans Je verrai toujours vos visages, vous explorez ici l’alcoolisme. Qu’est-ce qui vous a incité à aborder ce sujet ?
Mon envie première était de faire le portrait d’une femme mobile, qui se déplace beaucoup. Un personnage d’actrice s’est vite imposé car c’est un métier nomade, où l’on va à des cours, à des auditions, dans des théâtres, on effectue des tournées… Cette mobilité m’intéressait. Tout comme les addictions. J’ai envie de faire des films sur des sujets qui me font peur. Notamment pour mieux les comprendre. Puis j’ai rencontré une abstinente qui m’a raconté son parcours. Cela m’a fascinée. Elle m’a tout raconté, y compris sa façon de s’en sortir du jour au lendemain en rencontrant des personnes qui l’ont responsabilisée. Je respecte les béquilles des individus. Vivre n’est pas si facile. Il y a des vies plus difficiles que d’autres. J’ajoute que j’ai été sensible à son parcours parce qu’elle s’en sortait. Je tenais à réaliser un film positif. L’alcoolisme de Garance est festif, et non pas dépressif. Elle a une soif de vie. Et c’est l’élan vital de la rencontre amoureuse qui contribue à lui donner envie de s’en sortir. J’ai besoin de films lumineux. Je ne sais pas faire autrement.

- © 2026 Trésor Films - Chi-Fou-Mi Productions - Studiocanal - France 3 Cinéma - Artémis Productions. Tous droits réservés.
Justement, le personnage incarné par Sara Giraudeau est incroyablement lumineux. Elle est pure, tolérante, et accepte l’alcoolisme de Garance…
Cette fille est pure de cœur. Elle a attendu l’amour longtemps et est prête à aimer. Elle fait partie de la catégorie des personnes qui préfèrent aimer qu’être aimées. J’appartiens à cette catégorie là aussi : j’aime aimer, cela me remplit. Elle a quelque chose d’accueillant. Elle ne veut pas transformer l’autre. Elle n’a pas de désir de contrôle. Elle prend l’autre avec ses complexités. Elle ne veut pas être au centre de tout. C’est peut-être un idéal car on ignore combien de temps cela peut durer. Elle est hyper indépendante, autonome. Sa seule limite, c’est de ne pas avoir de limite ; or l’amour inconditionnel n’est pas une bonne chose non plus. D’ailleurs Garance lui apprend justement à poser ses limites ; autrement, on se perd dans une histoire d’amour où l’on ne met pas de limite. D’un côté, on a une femme hyper libre mais hyper dépendante, enfermée dans son addiction ; et puis de l’autre côté, on trouve une femme très autonome, qui assume les choses, s’arrange avec elle-même. J’ai toujours beaucoup admiré les solitaires. Il y a quelque chose de très beau, de très fort, dans le fait d’être indépendant. Elles ont en commun d’être aimables, aimantes. Garance est aussi quelqu’un qui aime, qui a une qualité de cœur. Ce sont deux femmes engagées, respectueuses, qui s’apportent beaucoup de soin muturellement, même si l’alcool prend beaucoup de place. Quand l’alcool n’est plus présent, on se retrouve à nouveau dans un couple et davantage dans un trouble. Et Garance va elle aussi pouvoir être attentive à sa conjointe.
Le film montre tout de même à quel point il est difficile de voir quelqu’un qu’on aime se détruire à petit feu…
C’est cela qui est dur de vivre avec des addicts. On trouve un mélange d’amour, de pulsion d’amour, mais quand il y a une petite fragilité, un trop plein d’hypersensibilité, d’hyper émotion, et qu’on choisit l’alcool comme produit pour compenser, et où on se fait du bien avec un produit qui fait du mal, on entre alors dans un cercle vicieux. Puis, cela va tellement loin qu’on en vient à penser que c’est d’abstinence dont on va mourir et non pas d’alcoolisme. On se persuade qu’on ne peut plus vivre sans. On tord le réel, on se dit : « Si j’arrête, je vais mourir », alors que c’est l’inverse. C’est aussi la première fois que je filme un personnage face à des enjeux de vie ou de mort. Elle a un choix à faire. C’est le moment ou jamais. Ce mélange de vie et de pulsion autodestructrice, c’est complexe à comprendre de l’extérieur et à supporter.
Un dernier aspect : l’alcoolisme est souvent malaisant au cinéma mais ce n’est pas le cas ici. Dès lors, comment filmer l’alcoolisme et le rendre supportable ?
Ce n’est pas qu’un film sur l’alcool et l’alcoolisme / c’est avant tout un film sur une femme. Et il se trouve que dans la dimension de sa personne, on trouve son rapport à l’alcool. Si ce n’est pas glauque, c’est parce qu’elle est hyper attachante et qu’il n’y a pas tous les stigmates de l’alcoolisme. Je ne voulais pas qu’Adèle joue l’ivresse, avec la bouche pâteuse, la voix qui bafouille. Je n’y crois jamais… même si cela existe, mais ça me sort d’un film. Ici, les stigmates de l’alcool sont dans les situations : un trou de mémoire, une perte d’équilibre, une chute, une défaillance.
Propos recueillis par Nicolas Colle
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