Les Bidasses en vadrouille
Le 21 juin 2026
En 1960, Comencini s’en remettait à la comédie pour mettre en scène le bouleversement social et politique du 8 septembre 1943 en Italie. Une œuvre sensible et déchirante, présentée en ouverture de la section Venezia Classici à la 73e Mostra de Venise.
- Réalisateur : Luigi Comencini
- Acteurs : Serge Reggiani, Alberto Sordi, Nino Castelnuovo, Martin Balsam, Carla Gravina , Claudio Gora, Didi Perego, Mino Doro, Max Ronay
- Genre : Comédie dramatique, Film de guerre
- Nationalité : Italien
- Durée : 2h00mn
- Titre original : Tutti a casa
- Date de sortie : 19 mai 1961
- Festival : Festival de Venise 2016
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Résumé : Les aventures en Italie du sous-lieutenant Innocenzi après l’armistice du 8 septembre 1943.

Critique : « Tutti a casa », « tous à la maison », proclame, moitié amusé, moitié morose, le titre original de La grande pagaille. Si les distributeurs français choisirent en leur temps d’ancrer le film sous un jour assurément plus cocasse, c’est pourtant cette dualité écartelée entre la nostalgie du foyer retrouvé et l’angoisse d’une mort prochaine qui préside à toute autre chose ici dans cette reconstitution du 8 septembre 1943. Luigi Comencini tourne évidemment à la dérision ce sentiment si étrange de confusion affleurant alors dans l’Italie toute entière. Alors que des directives contradictoires émanent de toute part dans l’armée italienne à la suite de l’évocation par Badoglio d’un armistice signé avec les Anglo-Américains, le pays devient le champ clos d’une lutte entre fascistes et résistants. La cacophonie est délirante : les Italiens sont attaqués par les Allemands qu’ils pensent d’abord être des Américains. Au cœur de cette débâcle, moult soldats préfèrent déserter. C’est le cas par-delà les apparences du jeune sous-lieutenant Innocenzi (Alberto Sordi, pugnace mais chancelant) et surtout du soldat Ceccarelli (Serge Reggiani en hypocondriaque notoire). Très vite, les deux hommes décident de laisser tomber l’uniforme pour se réapproprier l’individu qu’ils étaient avant-guerre – « La fin de votre uniforme importe peu, la nôtre en revanche nous appartient », leur dira avec sagacité un soldat réfugié chez un habitant. Le premier souhaite regagner la maison familiale dans le Latium, non loin de Rome, l’autre son appartement de Naples. On trouve dans cette débandade aux faux airs de colonie de vacances quelque chose de burlesque à la manière de Guy de Maupassant lorsqu’il narrait les péripéties du prussien Walter Schnaffs (dans L’aventure de Walter Schnaffs, Les contes de la bécasse, 1883).

- Copyright Dino de Laurentis Cinematografica
Mais comme chez l’écrivain français, comédie et horreur ne sont jamais que les deux composantes d’une même réalité, la première agissant comme le révélateur de la seconde. À l’intrigue drolatique et à ses péripéties truculentes, la guerre toujours se rappelle à la douce quiétude des souvenirs d’enfance. À plusieurs reprises, Comencini met en scène des visions originelles pour métaphoriser ce douloureux enchâssement. Tels ces hommes, que l’on prend l’espace d’un instant pour des enfants, jouant avec les vagues dans la partie gauche du plan. Avant qu’un cruel panoramique à droite nous révèle leur condition de soldats en cadrant le camp militaire adjacent, grillagé. Cette pulsion de vie, toute tournée vers l’innocence recouvrée et la renaissance, pourrait à elle seule résumer toute la démarche de La grande pagaille. Fort de ce dispositif nettement plus subtil qu’il n’y paraît de prime abord, Comencini multiplie les va-et-vient entre comédie et tragédie. Une fois le rire suscité via l’abandon de Ceccarelli et Innocenzi par les soldats fuyards à la faveur d’un tunnel obscur, un train cerné par des Allemands passe. Râles et supplications proviennent de l’intérieur, des mains lâchent des lettres d’adieu entre les barreaux : il s’agit d’un train de la mort. Dans son sillage, une petite fille en robe blanche ramasse les lettres des déportés. Loin de n’appliquer ce système qu’à des fins de saisissement du spectateur, Comencini y voit sans doute une manière au contraire de montrer comment l’atrocité cohabite douloureusement avec la récréation. La scène de l’échappée d’Innocenzi dans l’automobile pleine de farine de la femme lubrique repose sur la même articulation : trop lourd, le véhicule perd une roue, avant d’être pris d’assaut une fois à l’arrêt par les habitants démunis, le peuple laissé pour compte en marge du conflit.

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Ne penser le film de Comencini qu’au travers du prisme de cette seule duplicité réitérée à l’envie serait toutefois une erreur. Car le cinéaste italien, en plus de s’égayer du portrait de tous ces officiers perdus, ces civils égarés et autres personnages drôles et souvent passionnants, accomplit ce qu’aucun avant lui n’avait même tenté : prendre la mesure par-delà la satire de ce que fut la tragédie complexe du 8 septembre 1943.Rappelons que l’événement eut des conséquences sans précédent sur l’Italie, remettant au fil des années en question jusqu’aux structures mêmes de la monarchie italienne, pourtant préservées après la chute du fascisme. À ce titre, Comencini se fait en quelque sorte le peintre des prémisses de l’Italie libre, montrant, grâce à Innocenzi, comment les Italiens en sont arrivés à passer du statut de spectateurs à victimes et résistants, de patriotes aliénés à individus capables de déjouer la rhétorique propagandiste. En dépit peut-être d’une certaine caricature, Alberto Sordi a su rendre palpable ce basculement intellectuel. Le meurtre d’une jeune juive, l’assassinat d’un soldat américain, le comportement opportuniste de son père fasciste, le prêtre qui accepte de le dissimuler aux Allemands pendant la messe, la mort de son ami : tout un réseau d’incidents participera au tournant moral de son personnage. Dès lors, la nécessité pour Innocenzi de s’engager devient incoercible - voir le plan où aux côtés de Ceccarelli défunt, il aide les résistants à placer la mitrailleuse. Élargissant les cadrages jusqu’à contenir toute une Italie en pleine métamorphose — où même les hiérarchies sociales s’amenuisent —, Comencini multiplie les trouvailles de mise en scène. Il affirme ainsi, une fois encore, que ses personnages - qu’ils soient lâches, courageux, opportunistes ou désenchantés — n’en demeurent pas moins profondément humains, ainsi que le suggère Innocenzi lorsqu’il lâche, en civil, cette désinvolture bravache : « Nous sommes en civils, de la désinvolture diable. » Un commentaire pacifiste admirable, doublé d’un regard affûté sur l’histoire de son pays.
– Mostra de Venise 2016 - Venezia Classici
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