Le 18 août 2026
- Scénariste : Lee Lai>
- Dessinateur : Lee Lai
- Genre : Chronique sociale, Tranches de vie
- Editeur : Sarbacane
- Famille : Roman graphique
Un récit d’une grande justesse qui met en scène la santé mentale d’une jeune femme queer prise sous le poids des contraintes familiales et professionnelles, tout en questionnant le rôle de l’amitié.
Résumé : Canon est cuisinière dans un restaurant dont le patron pratique un management toxique. Cette jeune femme robuste dans son corps et solide dans la tête craque sous la pression de ses différentes contraintes. Un soir, après le service, elle saccage le restaurant dans lequel elle travaille dans un accès de rage cathartique. Elle est accompagnée ce soir-là par son amie, Trish, dont elle a longtemps été inséparable. Mais comment en est-elle arrivée à cette situation ? Et quelles seront les conséquences de son geste ?
Critique :C’est souvent au prisme de l’autobiographie que la bande dessinée a pris l’habitude de mettre en scène la question de la santé mentale, un sujet qui devient de plus en plus prégnant chez les jeunes adultes. L’autrice australienne Lee Lai choisit d’investir ce sujet à travers une fiction, qui met en scène un personnage hors des standards. Canon est en effet une femme queer d’origine chinoise, dotée d’une ossature robuste et d’un caractère souple. Son existence est d’abord placée sous le sceau de la contrainte familiale. Canon doit en effet prendre en charge son grand-père (son « gung gung ») acariâtre en lieu et place de sa mère, qui se défile. Il faut dire que la mère de Canon a subi des violences de la place de cet homme, un point que le récit ne montre jamais explicitement mais qui le laisse suffisamment entendre. Sur le plan professionnel, Canon doit supporter Guy, ce patron de restaurant suffisant qui, sous l’air d’une fausse bienveillance, oppose les uns et les autres et met une pression continue sur son équipe. Enfin, Canon est liée par une amitié profonde mais déséquilibrée avec Trish, jeune écrivaine aux airs d’intellectuelle. La jeune femme doit ainsi se débattre face à ce quotidien qui apparaît de plus en plus oppressant.

- © Lee Lai / Sarbacane pour l’édition française
Construit sous la forme d’un retour en arrière – on sait dès le départ que Canon craque –, Canon’s kitchen séduit par l’efficacité de sa narration, la profondeur donnée à ses différents personnages ainsi que par l’universalité de son récit. Avec cette fiction, Lee Lai aborde différents sujets : le poids de la famille et le rôle de l’amitié, le burn out, le rapport aux autres. Avec une question fondamentale : comment peut-on vivre libre lorsque l’on est encerclé par différentes contraintes ? Et comment poser des limites à son entourage ?
Autre point remarquable du récit : si Canon est un personnage queer, son identité sexuelle demeure un paramètre parmi d’autre de son identité, et n’est pas un facteur essentiel du récit. Voilà une preuve qu’il est tout à fait possible de mettre en scène des personnages queer sans faire tourner l’intrigue sur leur identité sexuelle.

- © Lee Lai / Sarbacane pour l’édition française
Le dessin en noir et blanc de Lee Lai se caractérise par son épure et sa sobriété. Les traits des personnages ainsi que les décors sont soignés, mais la dessinatrice ne se perd pas dans les détails. Le découpage en un gaufrier de quatre cases par page pourrait à première vue paraître redondant, mais force est de constater que le récit conserve son rythme sans fléchir, et que la construction chapitrée est parfaitement maîtrisée. Lee Lai privilégie également les non-dits et les silences aux longs dialogues, ce qui confère une efficacité à sa narration. On est ainsi pris jusqu’à la dernière page par ce très beau récit qui, loin de se limiter à une « tranche de vie », nous tend doucement un miroir. Une très belle réussite.
312 pages – 26 €
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