Le 3 novembre 2026
- Réalisateurs : Lauriane Escaffre - Yvo Muller
- Distributeur : Gaumont Distribution
- Festival : Festival du Film Francophone d’Angoulême 2026
– Sortie en salles : 4 novembre 2026
Nous avons échangé avec les deux cinéastes à l’occasion de la présentation de leur superbe nouveau long métrage au Festival du Film Francophone d’Angoulême.
Ils nous avaient déjà beaucoup touché avec leur court métrage césarisé, Pile Poil, puis avec leur comédie romantique Maria rêve. C’est désormais avec un thriller judiciaire que Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller nous bouleversent. En revenant sur le procès historique de Bobigny, les deux réalisateurs nous plonge dans un film de procès qui touche à l’intime. Rencontre avec deux cinéastes de l’émotion.
Ce film, très réussi au demeurant, s’avère très différent de votre premier long métrage, Maria rêve, une comédie romantique, ou même de votre court métrage, Pile Poil, pour lequel vous avez reçu un César et qui était clairement une comédie. Ici, vous vous prêtez à l’exercice du thriller et du film de procès… Comment expliquer cette bifurcation ?
Lauriane Escaffre : Il y a clairement un ton et un genre différents de Maria rêve ou de Pile Poil mais on trouve néanmoins une continuité dans notre exploration de thématiques autour de l’émancipation féminine, avec des personnages féminins assignés à un rôle et qui explosent le cadre dans lequel ils évoluent. À commencer par Gisèle Halimi, une femme issue d’une famille tunisienne pauvre, qui est devenue la grande avocate que l’on connaît, mais aussi une défenseuse des droits des femmes et des opprimés. Ou même Michèle Chevalier qui est issue d’un milieu populaire, éduque seule ses trois enfants, et prend un risque fou lors de ce procès, en ayant une conscience politique de la stratégie de Gisèle, et qui va foncer avec elle.
Yvonnick Muller : Ce sont ces personnages qui nous ont donné envie de nous plonger dans cette histoire, avec aussi la promesse d’un film de procès. On connaissait le procès de Bobigny dans les grandes lignes. Nous avons proposé le projet à notre producteur, Foucauld Barré, qui s’est montré enthousiaste, tout en nous demandant de définir un angle précis. Nous nous sommes alors informés davantage sur Gisèle Halimi et avons appris qu’elle avait eu un conflit avec sa mère, sur laquelle elle a écrit deux livres. Cette relation est au cœur de notre récit, avec ces deux duos mère-fille en miroir. Il y a Gisèle d’un côté, avec le désamour de sa mère, et Michèle Chevalier de l’autre, qui est prête à tout pour défendre sa fille qu’elle aime d’un amour inconditionnel. Nous avons vu la perspective d’un film avec des personnages féminins très forts, dans un thriller prenant, même si le genre est effectivement à un tout autre endroit de ce que nous avions l’habitude de faire.
Le film de procès est un genre en soi et a donné lieu à de nombreux chefs-d’œuvre. Comment l’avez-vous appréhendé ?
Lauriane Escaffre : C’est un genre auquel nous avons toujours rêvé de nous confronter car les films de procès tiennent en haleine. Ils sont fascinants. Et ce procès a été particulièrement haletant. En même temps, le film nous amène à découvrir la vie de Gisèle Halimi. Il y a quelque chose de l’ordre de l’intime, de l’humanité de ce personnage, mais aussi ces relations entre femmes qui nous a intéressés. Dans notre cinéma, nous souhaitons aller dans la complexité de l’être humain. Nous voulions mêler le film de procès à un genre plus intime et émouvant.
Justement, en quoi ce film, effectivement très émouvant, touche-t-il à l’intime ?
Yvonnick Muller : Nous sommes au cœur de la révolte de Gisèle Halimi qui était traitée très différemment de sa sœur et de ses frères. Elle était chargée de toutes les tâches ménagères à la maison. À sa naissance, son père a attendu plusieurs semaines avant d’annoncer à ses amis que son enfant était né parce que c’était une fille. C’est de là que vient sa révolte. À dix ans, elle a fait une grève de la faim parce qu’elle ne souhaitait plus s’occuper de ses frères. C’est ainsi qu’elle a gagné sa première liberté. Toute sa révolte est née de là, de ce destin qu’on lui assignait et qu’elle a refusé. Rendez-vous compte qu’elle devait épouser un homme de trente-cinq ans alors qu’elle n’avait que quinze ans. Sa mère, sa grand-mère, son arrière-grand-mère ont toutes suivi le même chemin mais elle a été la première à refuser cet assignement. Dès lors, toute sa vie a été dédiée à ce combat pour les femmes et les opprimés. C’est là qu’on trouve un lien avec Maria rêve et Pile Poil, où des personnages choisissent un chemin différent. Ce thème nous tient à cœur.

- Crédit : Marie-Camille Orlando
Ce procès touche donc à l’intimité de Gisèle Halimi et au combat de sa vie ?
Lauriane Escaffre : Complètement ! Elle disait qu’en défendant ces femmes, c’est elle-même qu’elle défendait. Lors de ses études de droit, on lui avait demandé de ne jamais mettre d’affect dans son travail… alors que c’était la seule chose qui l’intéressait. Si elle défendait ces femmes, c’est parce qu’elles les touchaient personnellement et intimement. Il y avait quelque chose de viscéral dans chaque combat qu’elle menait.
À titre personnel, là où votre film est très émouvant et encourageant, c’est qu’il montre bien que ce sont les femmes ET les hommes qui changeront le monde ENSEMBLE. C’est assez flagrant lors de la scène du témoignage décisif du docteur Milliez, ou même du comportement des juges qui ont finalement compris la démarche de Gisèle Halimi…
Lauriane Escaffre : Évidemment et Gisèle aurait eu les mêmes mots. Lorsqu’elle a cofondé l’association Choisir, elle tenait à ce que des hommes en fassent partie alors que de nombreuses féministes étaient contre cette idée. Mais Gisèle a tenu bon car elle savait que le monde allait se construire avec les femmes ET les hommes. Ce film est rempli de personnages masculins qu’on adore, à commencer par le mari de Gisèle, qui est au service de son épouse. Cela n’existait pas à l’époque. Et oui, en effet, lorsque le docteur Milliez accepte de témoigner, c’est toute son humanité qui ressort. Il n’y a plus de notion d’homme ou de femme. C’est juste l’humanité de chacun et de chacune qui va les réunir et leur permettre de lutter contre l’injustice.
Yvonnick Muller : En plus, on ne le voit pas dans le film, mais le témoignage du docteur Milliez a eu des conséquences sur sa vie et sa carrière. Cela a été mal perçu par l’Ordre des médecins ou par des membres de sa famille très catholique qui lui ont tourné le dos. Il a eu un blâme, n’a pas pu entrer à l’Académie de médecine. Cela rend son geste d’autant plus fort. C’était un vrai sacrifice. Et les juges ont réussi à casser leurs barrières extrêmement fortes. Gisèle a écrit qu’ils ne comprenaient d’abord rien à ce que vivaient tant de femmes au quotidien. Tout semblait construit pour que ce procès soit expédié. Mais à un moment, les juges ont basculé. Ils ont eu l’intelligence de s’engager sur un chemin inverse.
Comment êtes-vous parvenus à reconstituer un tel procès ? J’imagine qu’un travail de documentation important a été nécessaire ?
Yvonnick Muller : Cela a été d’autant plus complexe qu’en France, contrairement aux États-Unis, les procès ne peuvent pas être filmés. Nous avons eu la chance que chaque minute de ce procès ait été consignée par l’association Choisir qui a tout mis noir sur blanc et a publié cela sous la forme d’un livre qui s’est vendu à 30 000 exemplaires à l’époque. Cela a constitué une matière très précieuse.
Lauriane Escaffre : Et puis nous avons eu accès à des podcasts, des livres, notamment ceux de Gisèle. Sans parler de nos rencontres avec des personnalités issus de son entourage qui ont été des moments très forts dans notre parcours de documentation.
Et que dire de votre travail de reconstitution des années 1970 ?
Lauriane Escaffre : Même si nous tenions à restituer fidèlement l’esthétisme des années 1970, nous devions aussi veiller à rester dans une direction artistique très sobre. Nous avons beaucoup travaillé avec notre chef opérateur et notre chef décorateur pour créer quelque chose d’assez harmonieux, de discret, qui ne prenne pas le pas sur ce qu’on avait envie de raconter.
Yvonnick Muller : L’ensemble des chefs de poste a veillé à ce qu’il y ait une unité, une cohérence artistique globale, correspondant à ce dont nous avions envie et que nous avons réussi à nous communiquer les uns aux autres.

- Crédit : Marie-Camille Orlando
Vous avez notamment tourné dans la vraie salle du procès de Bobigny… un lieu chargé d’histoire et donc d’émotions pour vous ?
Lauriane Escaffre : Oh que oui. Cela nous semblait évident d’y tourner même si nous nous sommes interrogés car le lieu est tout de même exigu. Il fallait donc nous assurer qu’un tournage soit réalisable sur un plan technique. Nous avons travaillé nos axes de caméras de manière à rester au plus près des comédiennes, des personnages, des émotions. Tout le monde s’est imprégné du lieu. Le découvrir et y tourner a été un moment très fort.
Yvonnick Muller : Sans oublier que Jennifer, la fille de Marie-Claire, est venue sur le tournage. Or, elle ne savait pas que la salle existait encore. Cela a été un moment marquant pour elle de comprendre que sa grand-mère et sa mère avaient été jugées ici-même quelques décennies auparavant. D’ailleurs, lorsqu’elle a croisé Cécile de France, qui jouait donc sa grand-mère, cela a été émouvant pour elles comme pour toute l’équipe. J’ajoute que le fait de tourner dans cette salle a vraiment porté les comédiennes. C’était saisissant pour tout le monde.
On ne peut pas ne pas parler de votre prodigieux casting !
Lauriane Escaffre : Charlotte Gainsbourg s’est imposée d’elle-même tant elle possède une détermination, une force, mais aussi une humanité, une fragilité, proches de celles de Gisèle Halimi. Nous aimons aussi la famille d’acteurs que nous nous sommes constitués au fil des années, notamment Grégory Gadebois, qui nous accompagnent sur tous nos films depuis Pile Poil. Ce qui les réunit, c’est leur singularité, leur humanité. Nous aimons les personnalités fortes comme Cécile de France, Florence Loiret-Caille et Sarah Suco.
Et enfin, diriez-vous que cette expérience vous a transformé humainement et professionnellement ?
Lauriane Escaffre : Nous avons été clairement bouleversés par ce que les comédiennes nous ont donné, mais aussi par le fait de mettre cette histoire à l’écran, de savoir que tout ce que nous avons filmé a vraiment existé. Alors oui, dans ma vie de femme et d’artiste, il y a aura clairement un avant et un après.
Yvonnick Muller : D’un point de vue professionnel, on apprend sur le tournage d’un film à chaque fois et on en ressort toujours différent. Mais sur celui-là particulièrement, on a eu des rencontres marquantes et nous avons été témoins de liens très forts entre les interprètes. C’était vraiment beau à regarder et à vivre.
Propos recueillis par Nicolas Colle
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