Le 26 octobre 2026
- Réalisateur : Marion Le Corroller
- Acteur : Mara Taquin
- Distributeur : ARP Sélection
- Festival : Festival du Film Francophone d’Angoulême 2026
– Sortie en salles : 28 octobre 2026
Nous avons échangé avec la réalisatrice et son actrice principale au Festival du Film Francophone d’Angoulême.
Voici un premier film très intense et qui aborde le genre sous un angle éminemment politique. La réalisatrice Marion Le Corroller et l’actrice Mara Taquin se confient sur cette aventure hors norme.
Au-delà de la réalisation d’un véritable film de genre, vous abordez ici un thème particulièrement politique et d’actualité : la surintensification du travail chez les jeunes.
Marion Le Corroller : C’est un film sur le burn out, sur le rapport de la jeunesse au travail. Cette histoire est inspirée de mon parcours personnel puisque j’ai travaillé dans la finance avant de faire du cinéma. Je n’arrivais pas à m’adapter à mon environnement de travail. J’ai donc décidé de changer de voix et de raconter mon inadaptation à mon ancien travail et à toutes les injonctions à la performance que j’avais pu rencontrer.
Et pourquoi raconter ce parcours par le prisme du genre ?
Marion Le Corroller : Parce que j’avais vécu cette expérience de manière viscérale, charnelle, qui a engendré des répercussions physiques sur mon propre corps. Dès lors, le genre, notamment le « body horror », s’est imposé à moi et je ne pouvais raconter cette histoire que par ce biais-là.

- © ARP Sélection, Tresor Films, Windy Production
Mara, voici un rôle assez inédit, n’est-ce pas ?
Mara Taquin : J’ai été saisie par le fait que cinéma de genre sert ici un propos politique important qu’il faut mettre en avant. J’ai eu le désir de faire partie de ce projet tant il y avait une profondeur dans le scénario. Il y avait quelque chose à raconter, à jouer. Je me devais de faire partie de cette aventure.
À la lecture du scénario, ressent-on une vraie promesse de cinéma ?
Mara Taquin : En effet, on est saisi par l’audace nécessaire pour faire ce genre de film et c’est génial d’aller à la rencontre d’une réalisatrice avec un univers bien tranché. Aujourd’hui, on fait beaucoup de films mais peu de cinéma qui sort des sentiers battus. Des films comme celui-ci sont plus rares… et donc difficiles à refuser.
Marion, je vous dis cela avec beaucoup d’humour, mais en voyant votre film, ou ceux de certaines de vos consœurs comme Julia Ducournau ou Coralie Fargeat, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui a pu toutes vous traumatiser à ce point pour que vous ayez des idées aussi trash et barrées…
Marion Le Corroller : C’est vrai que, de prime abord, on pourrait nous penser toutes folles avec des films pareils (rires). Mais la vérité, c’est que nous sommes surtout complètement libres et assumons nos névroses. Tout le monde a des angoisses que nous sommes contraints de taire, de cacher, pour vivre en société. Alors nous acceptons, nous revendiquons même que nous sommes névrosées et libres d’exposer nos névroses aux yeux du public. Pour ma part, j’affirme que je suis quelqu’un de torturé et j’essaie d’en faire quelque chose d’utile.
Je parlais de Julia Ducournau et de Coralie Fargeat… Ce sont des références importantes pour vous ?
Marion Le Corroller : Bien sûr ! Je me suis aussi beaucoup inspirée de Yórgos Lánthimoset d’Ari Aster, des cinéastes complètement fous mais brillants. J’aime qu’ils assument cette bizarrerie, cette folie, et qu’ils proposent des films très singuliers, très radicaux, qui divisent les spectateurs. L’art doit être disruptif, clivant. S’il met tout le monde d’accord, il ne sert à rien. En tout cas, ce n’est pas ma définition de l’art.
Mara, vous êtes ici couverte de sang et de cicatrices. Le tournage a dû être particulièrement éprouvant ?
Mara Taquin : C’est vrai et en même temps c’était un tel privilège de participer à un film pareil que cela a pris le dessus sur les moments qui ont pu être plus dérangeants. Alors oui, cette expérience a pu être dure physiquement mais je fais du cinéma pour vivre des expériences hors normes et là c’était pleinement le cas.
Votre personnage est un médecin qui veut consacrer du temps à ses patients mais on la somme d’aller toujours au plus vite. N’est-ce pas contradictoire dans un métier du soin ?
Mara Taquin : Il n’y pas plus de malades qu’avant mais on a moins de moyens pour les soigner. Les réductions budgétaires de l’État ne se font pas aux bons endroits. Ce ne sont sûrement pas à l’hôpital ou a l’école qu’il faut toucher. Ce sont effectivement des métiers humains. Or, on affiche une logique financière à ces secteurs, ce qui les déshumanise.
Marion Le Corroller : Les hôpitaux sont gérés comme des usines Toyota. On demande aux médecins d’être productifs, alors qu’ils sont là pour dispenser des soins, et non pour rendre leur service rentable.

- © ARP Sélection, Tresor Films, Windy Production
Comment avez-vous conçu la dimension viscérale de votre film ?
Marion Le Corroller : J’ai pensé le décor de l’hôpital comme un monstre qui allait avaler Margaux, avec des couloirs rouges, labyrinthiques, comme si elle se trouvait à l’intérieur d’un corps, avec des sons qui résonnent. Il fallait rendre ce lieu à la fois vivant et organique.
Sans rien spoiler, la scène finale, dans laquelle un demandeur d’emploi interroge le manager qui souhaite l’embaucher, est absolument jouissive et probablement déjà culte ! Comment avez-vous imaginé une scène pareille ?
Marion Le Corroller : J’ai passé beaucoup d’entretiens d’embauche quand jetais étudiante en finance et les questions étaient tellement ridicules : « Parlez-moi de vous ? Quelles sont vos forces ? Et vos faiblesses ? Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ? ». Tu les vomis à un moment. Et je me disais qu’après tout, moi aussi j’aurais pu poser ce genre de questions car ce n’était pas uniquement eux qui me recrutaient. Les relations professionnelles, c’est du 50-50.
Mara Taquin : De mon côté, quand je me suis lancée dans le cinéma, certains de mes castings ne se sont pas bien passés, avec quelque chose de déshumanisant. Mon agent m’a dit de me réapproprier ma force, de ne pas simplement subir les choses, mais aussi d’affirmer mes besoins et mes désirs.
Le problème, c’est qu’il y a encore bien des managers qui dirigent leurs équipes avec beaucoup d’autoritarisme. Cela engendre des relations professionnelles malsaines. Êtes-vous optimistes pour l’avenir ?
Marion Le Corroller : J’ai l’impression que la nouvelle génération est plus politisée et impose aux entreprises certaines choses. Les jeunes d’aujourd’hui, par leurs revendications écologiques ou sociales, imposent aux entreprises d’avoir un impact carbone maîtrisé, ou d’avoir une égalité salariale entre les hommes et les femmes, et les entreprises sont obligées de s’adapter sinon elles rencontreront des difficultés dans leur recrutement. Cette nouvelle génération, par sa détermination, par son engagement politique, parvient à changer peu à peu les choses sur certains sujets. C’est encourageant.
Propos recueillis par Nicolas Colle
Galerie photos
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