Le corps féminin en état de siège
Le 28 février 2026
Todd Haynes construit un dispositif formel d’une radicalité implacable pour saisir l’effondrement d’une femme que le monde refuse de voir.
- Réalisateur : Todd Haynes
- Acteurs : Julianne Moore, Xander Berkeley, Jessica Harper, Dean Norris, April Grace, James LeGros, Rio Hackford
- Genre : Drame
- Nationalité : Américain, Britannique
- Distributeur : Pyramide Distribution
- Durée : 1h59mn
- Date de sortie : 17 avril 1996
- Festival : Festival de Cannes 1995
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Résumé : Carol White, une femme au foyer aisée et passive, partage son temps entre les séances d’aérobic, la cuisine et les achats pour sa maison. Son univers douillet bascule lorsqu’elle développe une allergie à ce qui l’entoure. En proie a la dépression, elle finit dans un inquiétant centre de traitement new age.
Critique : Comment filmer l’invisible ? Comment donner corps à une souffrance que rien ne vient objectiver, que tout conspire à déréaliser ? Avec Safe, Todd Haynes construit un dispositif formel d’une radicalité implacable pour saisir l’effondrement d’une femme que le monde refuse de voir. Carol White (Julianne Moore) est femme au foyer dans la Californie des années 1980, évoluant dans un univers de surfaces immaculées et de confort bourgeois. Progressivement, son corps se rebelle : nausées, toux, étouffements, « hypersensibilité environnementale multiple », affirme-t-elle. Hystérie, suggère son entourage. Le film, lui, suspend le diagnostic.
C’est d’abord par la mise en scène que Haynes énonce son propos. Dès le plan inaugural (un long travelling latéral suivant une voiture dans une banlieue nocturne, jusqu’à ce qu’elle s’engouffre dans un garage automatique) , le ton est donné : Carol sera filmée comme un objet parmi d’autres, englouti par son décor. Tout au long du film, la caméra maintient une distance obstinée. Plans larges, plans d’ensemble, cadres qui écrasent le personnage dans l’architecture domestique. Pas de gros plans, ou si rarement qu’ils en deviennent événements. Cette économie du rapprochement n’est pas froideur gratuite : elle matérialise l’impossibilité d’accéder à l’intériorité de Carol, l’impossibilité du monde à voir réellement cette femme.
Les espaces eux-mêmes deviennent des pièges. La maison, avec ses tons beiges et pastel, ses surfaces lisses, son mobilier contemporain qui semble tout droit sorti d’un catalogue de design, fonctionne comme un écrin asphyxiant. Carol ne l’habite pas : elle y est déposée, objet décoratif parmi d’autres. Les scènes de sexe conjugal, filmées avec une gêne palpable, achèvent de dire l’aliénation. Carol subit son propre corps, offert mécaniquement à un mari qui ne la regarde pas vraiment.
Haynes refuse toute explication univoque. Carol est-elle authentiquement malade ou victime d’un effondrement psychique ? Le film cultive l’indécidabilité. Les médecins ne trouvent rien. Les examens ne révèlent aucune pathologie organique. Pourtant, le corps de Carol ne ment pas : il tousse, saigne du nez, se couvre de plaques rouges. Cette zone d’indistinction entre le physiologique et le psychique est précisément le territoire que Safe explore. Mais plutôt que de chercher à résoudre cette énigme diagnostique, le long métrage suggère qu’elle constitue elle-même le symptôme d’une violence sociale plus profonde.
Car Safe déploie, sous ses apparences de thriller médical minimaliste, une critique féministe dévastatrice. Carol incarne la figure archétypale de la femme renvoyée à son « hystérie », ce signifiant fourre-tout qui permet de disqualifier toute parole féminine de souffrance. Jamais prise au sérieux, toujours soupçonnée de surjouer, d’exagérer, d’inventer. Le film inscrit son personnage dans une longue généalogie de personnage féminin dont le mal-être, parce qu’il échappe aux catégories médicales établies, se trouve psychologisé, invisibilisé, méprisé.
La seconde partie du film, située dans le centre « Wrenwood » dirigé par le gourou Peter Dunning, accentue encore le malaise. Cette communauté de malades de l’environnement, censée offrir un refuge, révèle rapidement sa dimension sectaire. Le discours new age de Dunning reconduit la culpabilisation tout en se parant des oripeaux de l’émancipation. Carol, qui cherchait une validation de sa souffrance, se trouve assignée à une responsabilité individuelle écrasante.
La dernière séquence achève de nous perdre. Seule dans sa « safe house », petite cabane igloo en plastique blanc, Carol se tient face à un miroir. Elle se murmure, avec une fragilité déchirante : « I love you. » Moment de libération où elle accède enfin à elle-même ? Ou au contraire point culminant de l’aliénation, Carol ayant intériorisé jusqu’au bout l’injonction à se guérir seule, à s’aimer elle-même faute que quiconque ne la regarde vraiment ? Haynes laisse le plan durer, insoutenable. Rien ne vient résoudre l’ambiguïté.
Safe appartient à cette famille rare de films qui ne cherchent ni à rassurer ni à offrir de catharsis. Il maintient le spectateur dans un inconfort programmatique, le confronte à l’impossibilité de conclure, diagnostiquer, sauver. Cette suspension du sens n’est pas esquive : elle est la forme même que prend la pensée critique du film. En refusant de dire si Carol est « vraiment » malade, Haynes déplace la question : et si le problème n’était pas le corps de Carol, mais le monde qui l’entoure ? Et si l’hystérie n’était pas dans la patiente, mais dans une société qui rend les femmes malades tout en leur déniant le droit de nommer leur souffrance ?
La mise en scène distante, loin de signaler une quelconque aversion pour le personnage, constitue le seul geste éthique possible : ne pas surplomber Carol, ne pas prétendre la comprendre mieux qu’elle-même ne se comprend, ne pas psychologiser ce qui est d’abord une question politique. Safe est un film profondément triste et profondément nécessaire. C’est un film qui continue, près de trente ans après sa sortie, de nous interroger sur notre capacité collective à écouter les corps qui crient dans le silence.
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