Le 17 septembre 2026
- Réalisateur : Emin Alper
- Distributeur : Dulac Distribution
Un homme lucide. Entretien avec le réalisateur du très beau Salvation, Ours d’argent au Festival de Berlin, sorti en salles le 2 septembre 2026.
De quelle manière l’islam n’a-t-il aucun lien avec votre histoire ?
Votre question est très importante, car ce qui se joue ne relève pas de la foi, mais du pouvoir. L’islam est important dans la mesure où ce film se déroule dans un village musulman. Mais pour moi, il s’agit d’une histoire très universelle. Si ce film s’était déroulé en Argentine ou au Brésil, cela aurait pu être une sorte d’histoire mystique. Il n’y a pas de lien dans le sens où l’on n’a pas besoin de l’islam pour commettre un génocide. On a seulement besoin d’un leader et d’une communauté remplie de peur. Il faut un leader qui croit posséder des pouvoirs transcendants ou une mission, et j’irai même plus loin : cette mission n’a pas besoin d’être religieuse, elle peut aussi être de nature nationaliste. Les leaders qui croient agir non pas d’eux-mêmes mais en vertu d’une mission confiée par Dieu ou par la nation peuvent être dangereux. En général, ces leaders charismatiques qui croient avoir des pouvoirs ou des missions surnaturels — ou dont les partisans le croient — représentent un danger. Quand j’ai écrit le scénario, l’accélération du conflit israélo-palestinien récent n’avait pas encore commencé. J’ai réalisé que cela pouvait se lire comme l’histoire d’Israël, car on y trouve une communauté qui croit avoir le droit de posséder la terre, comme Donald Trump.

- © 2026 Dulac Distribution. Tous droits réservés.
Votre titre est énigmatique, littéralement il signifie « la ruée vers la salut ». De quel salut s’agit-il exactement ?
C’est une sorte de faux salut, bien sûr. Un salut que les gens croient pouvoir atteindre en éliminant les « ennemis ». Ces dernières années, partout dans le monde et pas seulement en Israël, des leaders font croire aux populations que la source de leurs griefs ou de leur malheur provient des minorités, des immigrants ou des ennemis. Si l’on va plus loin, on convainc les personnes qu’on ne peut être sauvé sans éliminer physiquement ces personnes. C’est une voie pour atteindre un salut religieux ou une forme de libération.
Ces deux communautés ont leurs propres raisons : l’une s’appuie sur la loi et le droit des propriétaires fonciers lorsqu’ils reviennent. Mais vous soulevez une question cruciale : à qui appartient la terre ?
Oui, et c’est un vrai débat en Turquie. Beaucoup de personnes dans les régions kurdes ont quitté leurs terres à cause de la guerre entre l’armée et le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan). À cause de cette guerre, beaucoup d’habitants ont quitté leurs terres puis sont revenus comme dans l’histoire, provoquant de nombreux affrontements entre les propriétaires fonciers et ceux qui s’étaient emparés des terres. C’est une histoire réelle et universelle. De même, la question foncière est au cœur du conflit israélo-palestinien : Israël revendique ces terres en se référant à une situation d’il y a deux mille ans, alors que les Palestiniens y vivent déjà.

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Ce qui est frappant, c’est que Salvation est aussi un récit sur la soif de pouvoir, bien plus que de foi et de raison. Seule une petite partie de la communauté conserve sa raison, comme la femme enceinte ou le père revenu de l’armée du PKK. Et au milieu, il y a le cheikh. Votre film traite de la raison, à l’heure où des millions de citoyens nient les faits, manipulés par des puissants.
La société turque est extrêmement divisée entre Kurdes, Turcs, Arabes, séculiers pro-occidentaux et conservateurs. Ces dernières années, le pouvoir s’est consolidé en exploitant ces fractures. En Turquie, la polarisation est telle qu’un groupe voit l’autre comme un ennemi. C’est presque une guerre civile où chacun perçoit l’autre comme une menace pour son existence. Lorsque deux groupes ressentent simultanément une injustice concernant la terre, il devient très difficile de les réconcilier. Même en étant issus de la majorité islamiste conservatrice, certains se posent en victimes, une stratégie qu’Erdogan maîtrise parfaitement depuis vingt ans.
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