Le 7 avril 2026
- Réalisateur : David Roux
- Distributeur : Jour2fête
- Festival : Festival du film de Sarlat 2025
– Sortie en salle : 8 avril 2026
Nous avons rencontré le réalisateur au Festival de Sarlat en novembre 2025.
Avec ce deuxième film, le cinéaste signe un portrait de femme à la fois mélancolique et élégant. Rencontre avec un réalisateur qui a su se renouveler tout en continuant de construire une œuvre intime et personnelle.
Quel a été le point de départ de ce deuxième film ?
Nous finissions L’ordre des médecins avec mes producteurs et nous souhaitions retravailler ensemble car toute cette aventure avait été idyllique. Dès lors, quel pouvait être notre prochain projet ? Étant un amoureux de la littérature, je souhaitais adapter beaucoup de romans mais ma productrice m’a fait découvrir le livre d’Hélène Lenoir, Son nom d’avant, que je ne connaissais pas. Cela nous a semblé être le projet idéal en terme d’échelle de fabrication et de sujet. Ce qui m’a séduit dans ce roman, c’est que c’était complètement autre chose que L’ordre des médecins dont l’univers m’était plus familier et personnel puisque je suis issu d’une famille de médecins. Ce roman ne faisait a priori écho à rien de personnel car il plongeait dans un monde que je ne connaissais pas : la grande bourgeoisie française catholique industrielle. Mais le personnage principal féminin me semblait avoir la dimension des grandes héroïnes des mélodrames américains des années 1950, comme ceux de Douglas Sirk qui ont forgé ma cinéphilie.
Comment êtes-vous parvenu à faire vôtre cette histoire un peu lointaine pour vous et à la rendre personnelle ?
En plongeant dans le roman, je doutais beaucoup, je m’interrogeais sur ma légitimité à parler d’une femme de son point de vue. Cela n’allait pas de soi. Ce qui m’a rassuré, c’était de m’apercevoir que cette histoire était en réalité très proche de L’ordre des médecins de plusieurs façons. D’abord parce que même s’il s’agit d’un personnage féminin, c’est un personnage qu’on ne quitte pas du début à la fin, qui est dans tous les plans du film, dont on scrute comment il va percevoir un changement d’équilibre drastique au sein de l’univers qui est le sien. Ensuite, il s’agit à nouveau d’un huis clos. Si L’ordre des médecins se déroulait dans un hôpital, La Femme de se déroule dans une grande maison bourgeoise. De plus, le personnage principal y fait, d’une certaine façon, l’expérience de son impuissance. Elle est totalement immergée dans un monde puis s’aperçoit que ce monde change et elle se laisse toucher par ce changement de façon presque métaphysique. Cela va bouleverser son existence. Ces similitudes avec L’ordre des médecins m’a rassuré sur la place qui était la mienne dans un projet comme celui-ci. Ce sont des thématiques qui m’occupent. Ce projet est donc aussi très personnel. Après tout, j’ai été journaliste pendant quinze ans puis, peu à peu, je me suis autorisé à vouloir faire du cinéma, ce qui n’avait rien d’évident. Une fois que je m’y suis autorisé, encore fallait-il l’entreprendre et le faire. Je sais ce que cela signifie que de changer de vie à trente-cinq ou quarante ans. Ce n’est pas si évident et c’est quelque chose dont j’avais fait l’expérience intimement. J’ai traversé cette période avec beaucoup de doutes, de vertiges. Cela comporte des risques de changer de vie alors que je suis quelqu’un d’assez casanier, un peu comme le personnage de Marianne dans le film, qui jouit d’un certain confort quotidien auquel il n’est pas facile de renoncer.

- Copyright Eliane Antoinette - Reboot film
Comment s’est déroulée l’adaptation ?
Cela a été très intuitif. L’enjeu était d’être fidèle à ce que le roman avait posé, de ne pas le trahir, tout en ouvrant des espaces nouveaux. J’ai collaboré avec une coscénariste, Gaëlle Macé, qui s’est montrée très généreuse dans ses réflexions et qui, contrairement à moi, est une femme. Elle a pu partager son expérience, ses sentiments, son rapport aux hommes. Elle a nourri énormément le travail d’adaptation. Pour l’anecdote, à la fin la post-production, nous avons montré le film à l’autrice Hélène Lenoir qui nous avait donné carte blanche avec beaucoup de confiance alors que je l’avais prévenue que l’on trahirait nécessairement son roman d’origine. Le film lui a beaucoup plu et au cours de notre échange, je me suis aperçu qu’il y avait des choses dans le film dont j’étais persuadé qu’elles étaient dans le roman alors que non. Par exemple, le personnage de la belle-sœur n’existe pas dans le roman et quand l’autrice m’a dit que c’était génial de l’avoir créé, cela ma secoué car j’étais persuadé qu’elle était dans le matériau d’origine.
Aviez-vous des œuvres de référence pour votre mise en scène ?
J’ai travaillé avec un autre chef opérateur que celui avec lequel j’avais collaboré sur L’ordre des médecins. Au moment de notre rencontre, il avait apporté des images, des références que lui avait inspiré le scénario. 80 % de ces images étaient celles que j’avais moi-même dans mon « mood board » depuis des mois. Certaines peuvent paraître un peu prétentieuses mais selon moi, au début d’un projet, il faut toujours être ambitieux et peut-être qu’au final, il en restera quelque chose. Si l’on n’est pas ambitieux dès le départ, on peut être sûr qu’il n’y aura rien à l’arrivée. Alors oui, j’ai pensé à l’univers visuel de grands cinéastes comme Douglas Sirk, Ingmar Bergman ou Andreï Zviaguintsev. Cela a tracé un horizon immédiat en termes d’image, d’atmosphère pour le film. Nous nous y sommes tenus ensuite. Ce sont des questions de gammes chromatiques, de types de lumière. La priorité est de toujours rester focus sur l’histoire que l’on raconte et comment on la raconte. Tout ce qui sera présent à l’image et au son participe d’une façon consciente ou non à l’expérience du spectateur. Ce film évoque un cinéma assez allusif, qui assume une certaine lenteur, qui exige du spectateur qu’il soit actif. Donc ce que doit faire la mise en scène, plutôt que d’asséner des choses, ce serait plutôt de poser des signes où les uns succédant aux autres pourront être perçus par le spectateur. Le décor nous aide beaucoup à cela. Cela passe aussi par des idées de cadre dans le cadre, le fait d’observer le personnage de Marianne à travers des fenêtres ou des encadrements de portes, pour qu’il y ait toujours une espèce de distance. On savait qu’il n’y aurait que quelques plans rapprochés sur Mélanie. Ils ne devaient pas être trop nombreux afin qu’ils soient encore plus puissants. On reste donc à une certaine distance pour renforcer les moments où l’on sera proche d’elle.
Justement, que pouvez-vous dire sur Mélanie Thierry, prodigieuse comme à son habitude ?
Elle est très belle, captivante, toujours spectaculaire à l’écran alors que le film l’est assez peu. C’est un paysage à elle seule. Elle apporte le spectaculaire au film. Elle a accepté d’aller dans une économie de moyen très juste par rapport à son personnage dont on sent bien qu’il est tourmenté par cette condition, cette place qui est la sienne. Mélanie est une très grande actrice qui fait passer beaucoup avec très peu et est aussi capable de défendre ses personnages avec énormément d’énergie et de générosité. J’ai eu la conviction que cela pouvait être elle et que cela devait être elle en la voyant dans La douleur d’Emmanuel Finkiel où elle incarne un personnage qui fait l’expérience de son impuissance et lutte contre cette impuissance avec obstination, en essayant d’entreprendre quelque chose alors que tout lui dit qu’elle ne peut rien faire, sauf peut-être se compromettre avec l’ennemi, mais elle résiste de toutes ses forces. Cette résistance un peu butée était nécessaire à mon film. Et elle le fait sans jamais chercher à nous attendrir ou rendre son personnage plus sympathique qu’il ne l’est. Ce n’est pas un personnage sympathique qui gagne notre empathie et pourtant, on a envie qu’elle sorte de cet engrenage. Si on fait d’elle un personnage sympathique, cela signifie qu’on fait de tous les autres des salauds et d’elle une victime. Cela ne m’intéresse pas tellement. Ce que je trouve intéressant au cinéma, c’est quand il y a une ambiguïté. J’aime les films qui me font partager l’expérience d’un personnage même quand il n’est pas sympathique.

- Copyright Eliane Antoinette - Reboot film
Quel regard portez-vous sur le personnage du mari, interprété par Éric Caravaca, qui a tout du parfait salaud alors qu’il semble, justement, très sympathique de prime abord ?
J’ai proposé le rôle à Éric en ayant la conviction qu’il donnerait une couleur à son personnage et lui éviterait d’être une pure caricature ou un pur salaud, justement parce qu’il est sympathique. Il a une rondeur, un côté très doux qui pourrait sauver d’emblée le personnage alors qu’il se comporte très mal. Avec Éric, on s’est dit qu’il fallait jouer ce personnage en toute bonne foi, au premier degré. Il est persuadé que se comporter ainsi est normal. Il est persuadé d’avoir fait le bien de son épouse. Il ne se remet pas en question. Et après vingt ans de vie conjugale, il éprouve un amour un peu fatigué pour sa femme, avec beaucoup d’indifférence. C’est ça qui est terrible, au moins autant que d’être un homme tel qu’il est. Il est occupé à faire tourner l’entreprise familiale, il en est assez fier, en tire beaucoup de bénéfice quotidien. Sa vie, c’est cela. Et donc les états d’âme de sa femme lui sont assez indifférents. Il est même capable de bannir sa sœur tant c’est une grande gueule qui n’est pas d’accord avec la façon dont on traite les femmes dans cette famille.
Le personnage de Marianne est comme tiraillé car le fait de quitter sa famille signifie renoncer, au moins temporairement, à ses enfants…
Ce qui retient Marianne dans cette famille et de s’avouer à elle-même la position impossible dans laquelle elle est, c’est qu’elle doit s’occuper de ses enfants, notamment de son fils de six ans qu’elle pense encore pouvoir sauver de cette famille. La scène où le petit tend à sa mère un billet pour acheter sa présence à ses cotés est d’une extrême violence. C’est le moment où cela devient évident pour elle que son fils va devenir comme son père ou son grand-père et qu’il est presque déjà trop tard. Dès lors, est-ce-qu’elle doit encore rester alors qu’elle l’a déjà perdu ? Tout le tiraillement est de savoir quoi faire à ce moment-là alors qu’il sera toujours reproché à une femme d’abandonner ses enfants, même si c’est momentané. C’est le déchirement le plus total pour une femme mais qui est parfois nécessaire. Et c’est une grande injustice car des hommes abandonnent leurs enfants mais personne ne songe jamais à leur reprocher.
Selon vous, l’abandon d’une mère est-il davantage mal perçu car les femmes, contrairement aux hommes, portent leur enfant en elles et sont, dès lors, comme liées physiquement à leur progéniture ?
Peut-être mais cette notion permet surtout aux hommes d’échapper à leurs responsabilités. En tout cas, à titre personnel, je ne me place pas tellement du côté de la morale. Ce qui m’intéresse, c’est que pour cette femme, à ce moment là de sa vie, le simple fait de tenter d’être elle-même implique de quitter cette maison. Et quitter cette maison, c’est ce dilemme atroce et impossible qui suppose de quitter ses enfants, de mettre une distance probablement déchirante. C’est une question qui s’impose aux femmes tout le temps alors que les hommes, pour des raisons sociologiques, ne sont pas soumis aux mêmes déchirements. Je ne juge ni les hommes ni les femmes, mais je dis que l’élan qu’il faut prendre pour partir à ce moment-là est énorme. Pour être elle-même, elle doit se détacher de ses obligations de mère. Il n’y a pas de plus grand déchirement.
Propos recueillis par Nicolas Colle
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