Le 7 avril 2026
- Réalisateur : Camille Ponsin
- Distributeur : Memento Distribution
- Festival : Festival du film de Sarlat 2025
– Sortie en salle : 8 avril 2026
Nous avons échangé avec le documentariste autour de sa première fiction, à l’occasion du Festival de Sarlat.
Réalisateur de documentaires, Camille Ponsin signe sa première fiction en portant à l’écran cette histoire incroyablement romanesque. Retour sur une aventure peu commune.
Pourquoi le documentariste que vous êtes a-t-il privilégié d’aborder cette histoire vraie par le prisme de la fiction plutôt que du documentaire ?
J’ai eu l’opportunité de réaliser cette première fiction grâce à ma productrice Isabelle Madelaine qui m’a proposé d’aborder cette histoire, dont je lui avais parlé et sur laquelle j’étais en train de me documenter, sous le prisme de la fiction plutôt que d’une manière documentaire comme je l’avais toujours fait précédemment. Ce genre d’opportunités sont rares et difficiles à obtenir lorsqu’on les recherche. J’ai donc sauté sur l’occasion pour mettre en scène cette histoire avec plus de distance que si je l’avais abordée sous un angle documentaire. D’autre part, en réalisant un documentaire sur cette jeune fille qui vit dans les bois, je n’aurais pas pu l’approcher. D’où l’intérêt de la représenter dans une fiction, en explorant ce qui a été vécu de manière intime et collective par les habitants de cette vallée. C’était une enfant du pays, que tout le monde avait connue petite fille, puis adolescente et jeune femme. Et tout d’un coup, elle a pété les plombs pour partir vivre dans les bois où la seule personne avec laquelle elle entrait en contact était sa mère, qui s’avère être une de mes amies. La fiction permettait de mettre une distance par rapport à l’histoire réelle. Sur le fond, tout est vrai. Sur la forme, j’ai pris quelques libertés indispensables pour raconter cette histoire en moins de deux heures alors qu’elle s’est déroulée sur quinze ans.

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En quoi les enjeux de mise en scène d’une fiction diffèrent-ils de ceux d’un documentaire ?
En fiction, on écrit un scénario que l’on va suivre parce qu’il y a des enjeux économiques beaucoup plus lourds que sur un documentaire. Il faut être plus précis alors que le documentaire permet une certaine liberté au tournage où l’on se laisse guider par nos personnages. Moi-même documentariste, je guide les personnages de manière volontaire ou involontaire. Il y a toujours une interaction entre moi et le personnage au centre de mon film. Parfois, un documentariste peut emmener le personnage dans une direction, et parfois le personnage emmène le réalisateur dans une direction qu’il n’avait pas imaginée. C’est la beauté du documentaire : on peut se laisser aller au gré de l’évolution de l’histoire et des personnages. Alors qu’en fiction, on doit tout prévoir, penser, minuter, planifier, comme si l’on prévoyait le montage du film. On tourne le scénario initial et ensuite on peut essayer de resserrer le film, de le tendre, de mettre en avant plus un personnage qu’un autre mais l’histoire est déjà écrite et on la suit.
Comment expliquez-vous que cette jeune fille ait pu « vriller » à ce point ?
Il n’y a pas d’explication précise et unique. C’est un faisceau de causes, un enchaînement de situations. La seule personne qui pourrait répondre, c’est cette jeune fille en question qui est désormais une jeune femme de trente-huit ans. Elle a été arrêtée car elle perturbait trop la vie des habitants puis elle a été placée en hôpital psychiatrique durant quelque temps avant de retourner auprès de sa famille. Mais je suis bien incapable de vous dire s’il est plus heureuse aujourd’hui. C’est une question sans réponse et j’ai tenu à montrer dans le film que chacun avait son avis sur cette histoire, sur comment il fallait traiter ce phénomène qui était devenu un vrai problème dans la vallée. Au départ, c’était une jeune fille dont tout le monde se souciait puis cela a « vrillé » comme vous dites et elle est devenue une grande source d’angoisse pour les habitants. Tout le monde a un avis et tout le monde a raison de son point de vue. C’est l’histoire de tous ces points de vue que je montre à l’écran. Quand la mère prend soin de sa fille malgré ses déviances, elle a raison de le faire car elle reste sa mère et son enfant se trouve en situation de fragilité dans une nature hostile. Quand les autorités sanitaires disent qu’il faut la soigner, ils ont raison aussi. Quand les policiers veulent l’arrêter, ils ont raison car elle vole et saccage des habitations. Quand les chasseurs disent que la situation ne peut plus durer car ils ont peur de la confondre avec du gibier, ils ont raison également. Donc tout le monde a raison et en même temps, il n’y a pas de solution miracle. C’est un problème insoluble. Chacun voit cela depuis là où il est et ses relations avec la personne concernée. Je n’essaie pas de prendre plus parti pour l’un ou pour l’autre. J’ai choisi de raconter cette histoire à travers le regard de la mère pour qui ça a été le plus dur à vivre. C’est ce qui m’intéressait le plus, filmer ce parent qui a un enfant à la dérive et qui veut en prendre soin… même si on le lui reproche et que la communauté se déchire. C’est un dilemme permanent et c’est ce qui me semblait être le plus important à raconter.
C’est vrai qu’au début du film, on est comme en empathie avec cette fille… puis elle commence à commettre des actes inacceptables et on lui en veut… au point que l’on souhaite son arrestation !
Oui car des personnes ont commencé à avoir peur d’elle. Ceux qui l’ont connu enfant savaient que ce n’était pas une mauvaise personne mais ceux qui se sont installés dans la région et qui voyaient leur maison être visitée la nuit pendant qu’ils dormaient, puis leur frigo vidé, leurs photos déchirées, avec en plus des enfants en bas âge dans la maison, ils ne pouvaient qu’avoir peur. Cette histoire a duré une quinzaine d’années. Les premières ont été acceptables. On se souciait d’elle et de sa santé. Puis elle est devenue plus agressive dès lors que l’endroit où elle se réfugiait ait été privatisé et qu’elle ne pouvait plus s’y rendre. C’est à partir de ce moment là qu’elle a commencé à faire des choses qui n’étaient plus tolérables. Au point que même certains de ses vieux amis se sont déchirés à son sujet. Cette histoire recèle une matière cinématographique absolument dingue.

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Votre film montre à quel point la nature peut-être fascinante, voire addictive, mais aussi inhospitalière… J’imagine d’ailleurs que le tournage a dû être complexe !
Cela a été d’autant plus complexe que nous avons connu deux épisodes cévenoles où il est tombé l’équivalent de six mois de pluie en une seule journée. J’ajoute que nous avons tourné dans les lieux où cette histoire s’est déroulée : dans les maisons que cette fille visitait, mais aussi chez sa famille, ses amis, etc. Cela n’a pas été un tournage simple sur le plan technique. Mais là où l’industrie du cinéma est bien rodée, c’est que même avec une équipe de quarante personnes, nous avons réussi à tourner dans des endroits exigus. C’est tout le talent des techniciens du cinéma français qui sont des êtres remarquables de savoir-faire. Et oui, j’ai voulu montrer la nature tel qu’elle est dans les Cévennes. C’est une nature grandiose, magnifique, mais aussi parfois hostile, angoissante, avec des vallées fermées, où l’on peut se sentir oppressé par un endroit qui demeure néanmoins attirant. On sent que c’est une nature qui peut tout vous donner et tout vous reprendre aussi. Il y a quelque chose de vertigineux d’y évoluer. Moi-même, en me rendant sur place pour me documenter, j’ai pu éprouver comme une tentation de quitter le monde et de rester seul dans cette nature. Mais la difficulté, c’est de pouvoir y rester longtemps et de manière autosuffisante. En l’occurrence, cette jeune femme n’avait pas pour projet de retourner à la nature sauvage. Ce n’était pas une survivaliste à la manière du personnage de Into the Wild. Elle voulait juste fuir. C’est un cas de schizophrénie comme on peut en trouver en ville avec des SDF qui ne sont plus capables d’interagir avec les autres et décident de vivre dans la rue.
Céline Sallette et Lou Lampros brillent comme jamais. J’allais vous demander pourquoi les avoir choisies mais le film parle de lui-même…
Ce film raconte l’histoire d’un amour maternel. C’est quelque chose d’universel : un parent dont l’enfant part à la dérive et qui essaye d’en prendre soin. C’est l’amour louve. Céline est admirable de précision, justesse et sensibilité. J’ai eu la chance qu’elle accepte ce rôle tout de suite. C’est la seule actrice que j’avais en tête et la seule à qui j’ai proposé ce personnage. Cela a été un vrai plaisir de découvrir la direction d’acteur avec Céline tant elle est efficace. Lou est une fille talentueuse, mature, curieuse, sensible et cette histoire faisait écho à son histoire personnelle car elle a été une enfant fugueuse. Je l’ai trouvée très juste dans sa façon de représenter ce personnage dans sa folie, sa sauvagerie.
Un mot sur votre fin : à la fois touchante mais pas définitive, presque ouverte ?
J’ai voulu une fin ouverte où chacun peut imaginer ce qu’il veut en fonction de son vécu et de comment il a traversé le film. Il y aura beaucoup de fins imaginées en fonction des personnalités et des histoires de chacun. C’est aussi par peur de finir et pour que, lorsque le générique arrive et que les lumières se rallument, l’histoire puisse se prolonger dans la tête de chacun. J’aime laisser une place au spectateur. J’espère que le film va habiter le public et qu’il continuera d’y penser et de s’interroger sur les agissements des personnages après la projection.
Propos recueillis par Nicolas Colle
Galerie photos
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