Le 9 avril 2026
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Entretien avec l’auteur du livre Au fond de la classe avec Malcolm - Le génie face au réel (Third Éditions), à l’heure où le wunderkind et sa famille en or font leur retour sur Disney+.
Et si l’on avait mal compris Malcolm ? Restée dans les mémoires de la rigolade télévisée, multi-diffusée (encore sur Gulli quand on écrit ces lignes), souvent saluée par ses pairs, elle l’est pourtant pour les mêmes raisons : son sens du gag, ses scénarios cartoonesques, ses personnages hilarants. Or, ne s’attarder que sur ces aspects de la série, c’est, selon l’auteur Sébastien Lecoq, oublier ce qui en fait par ailleurs tout le sel : une recherche visuelle de chaque instant, d’une part ; un sous-texte sociologique aussi subtil qu’explicite, d’autre part. Entretien avec l’auteur du livre Au fond de la classe avec Malcolm - Le génie face au réel (Third Éditions), à l’heure où le wunderkind et sa famille en or font leur retour sur Disney+.
Très peu de livres – en français comme en anglais – étaient revenus en détail sur Malcolm comme vous le faites. Pour vous, il s’agissait d’un vide à combler ?
Clairement : Malcolm est, selon moi, une grande série encore sous-estimée. Lorsqu’elle est arrivée, les séries migraient alors des grandes chaînes vers les chaînes payantes type HBO. Malcolm, elle, est vraiment l’émanation d’un grand studio de télévision et le fait qu’elle ait été conçue comme cela a, je crois, joué sur la façon dont elle a été reçue par le public. Elle n’a pas ce côté “grande série” de tant d’œuvres de l’époque, elle en est même un peu l’opposé.
C’est aussi une série qui vieillit très bien ; à la revoir, on n’a pas ce côté gênant qu’on peut avoir devant certaines séries d’il y a deux ou trois décennies. Certains thèmes “politiques” abordés étaient très actuels, et parfois même en avance sur leur temps.
Vous rappelez que la série puise beaucoup dans la vraie vie de son créateur, Linwood Boomer. Qui, avant d’être scénariste, a été acteur, dans une série consacrée à une famille en tous points opposés à celle de Malcolm, puisque c’est celle de… La Petite maison dans la prairie.
C’est en effet assez surprenant, quand on voit le ton de Malcolm, de se dire qu’il a fait ses débuts dans cette série… Linwood Boomer a débuté en tant qu’acteur, mais cela n’a pas particulièrement bien marché pour lui. Il s’est en revanche rendu compte qu’il avait certaines capacités d’écriture. À l’origine, Malcolm provient justement des anecdotes autobiographiques que Boomer racontaient à ses collègues pour les faire marrer. Les gens riaient de bon cœur à ses histoires, ils lui disaient : « Tu devrais faire quelque chose de ça, c’est hilarant »… Alors qu’il pensait que ça ne faisait rire personne, Boomer est parti de ces histoires pour écrire la série.
On retient souvent la folie comique de Malcolm, ses scénarios très échevelés. Mais ce que vous rappelez, c’est qu’il s’agissait aussi d’une œuvre d’une grande audace visuelle, dans une démarche plus proche du cinéma que du tout-venant de la sitcom.
C’était d’emblée une intention esthétique des créateurs de la série. À l’époque, ce qu’eux voulaient faire ne se faisait presque pas : tout le monde tournait en studio, avec un public. Eux ont eu l’idée d’enlever le public, et même le studio ! Un peu à la façon de ce qu’a fait la Nouvelle Vague française avec le cinéma : ils ont sorti la sitcom dans la rue, pour tourner en décors naturels : la maison qu’on voit à l’écran est une vraie maison, comme l’école et tout le reste.
Comme le disait le réalisateur Todd Holland – qui avait auparavant travaillé sur Twin Peaks, autre série très cinématographique –, l’équipe avaient l’impression de tourner vingt-deux films de vingt minutes plutôt que des épisodes. D’autant qu’il tournait avec une seule caméra, à l’opposé de la majorité des sitcoms qui filmaient avec plusieurs simultanément pour ne rien rater d’une même scène. Dans Malcolm, la caméra unique exigeait beaucoup de préparation en amont, de répétitions avec les comédiens, les techniciens… Beaucoup de plans de la série sont d’ailleurs des plans “lourds” : plans-séquences, plans à la grue, travellings… Le design sonore est lui aussi très recherché, tout comme l’est le montage.
Toutes ces audaces étaient très novatrices à l’époque mais sont un peu passées au second plan. Vous le disiez : dans Malcolm, la comédie est si brillante qu’elle fait parfois oublier la force visuelle de la série, qui en a pourtant inspiré beaucoup d’autres par la suite.
Autre dimension de la série sur laquelle vous vous attardez : son sous-texte sociologique, et notamment ce thème de la lutte des classes, présent du premier au dernier épisode.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le mot “classe” apparaît dès le titre du livre ! Terme polysémique, puisqu’il s’agit à la fois de la classe d’école et de la classe sociale. Et Malcolm in the Middle, le titre original de la série, fait aussi bien référence à la middle school [l’équivalent américain du collège, NdR] qu’à la middle class… C’est cet aspect sociologique de la série qui m’a donné envie de lui consacrer un livre, puisqu’elle illustre à merveille le déclassement de la famille américaine moyenne. Je reviens dans l’ouvrage sur l’épisode avec des flashback qui montrent l’arrivée des enfants au sein du foyer : à chaque fils, les parents ont un peu plus de mal à joindre les deux bouts !
À l’époque, c’était assez rare de voir cela à la télévision : moi qui suis issu d’une famille ouvrière, je n’y voyais pas de famille comme la mienne avant Malcolm. En la voyant, je me suis dit que c’était, pour une fois, des personnes comme nous : une famille nombreuse, qui galère, pour qui chaque sou compte, mais à qui il arrive quand même des choses intéressantes. Leur vie est difficile, mais finalement heureuse : les parents sont très amoureux, les membres de la famille s’aiment, ils n’ont peur de rien.
Un autre épisode que j’aime bien est celui où le père, Hal, joue au poker avec ses amis, tous noirs. Il se fait plumer et, à la fin, leur dit : « Vous avez voulu me saigner, vous faire un type comme moi, parce que je ne suis pas comme vous ». Tous ceux autour de la table pensent qu’il fait référence à leur couleur de peau mais, finalement, non : ce que Hal veut dire, c’est qu’il est le seul pauvre présent, entouré de riches ! On voit donc que la série est remarquable dans sa façon d’aborder ces sujets sociologiques.
La vision de la famille est également à mille lieues de celle montrée dans bien d’autres séries du même genre…
Dans le livre, je compare Malcolm avec la série familiale qui cartonnait à l’époque, Sept à la maison. Un programme très traditionnel, aussi bien dans son esthétique que dans les histoires racontées – centré sur la famille d’un pasteur et très moralisateur. Malcolm en est le double négatif : les thèmes abordés sont souvent assez similaires, mais traités de façon diamétralement opposée.
Pour le dire avec des termes actuels, Malcolm est une série woke, tant elle était en avance sur beaucoup de sujets : le déclassement, donc, mais aussi le racisme, le handicap, l’homosexualité… Hal, par exemple, est différent des pères de famille qu’on voyait à l’époque, souvent stricts ; il parle beaucoup avec ses enfants, il n’a pas peur de porter des mini-shorts et des vêtements moulants, de faire de la danse. À l’inverse, si on prend le personnage de la mère, Lois, c’est elle la cheffe du foyer : une femme forte, parfois dure, qui n’en reste pas moins une épouse et une mère. Bryan Cranston lui-même raconte que, pour créer son personnage, il a pris tous les points forts de celui de Lois, et qu’il en a créé le contrepoint.
Dans le livre, vous interviewez également Brice Ournac, voix française du personnage-titre de Malcolm. Pour vous, il était important de parler de la version française de la série, connue pour être de grande qualité ?
Cela me paraissait très important car je pense que la majorité des spectateurs ont vu Malcolm pour la première fois en VF. Moi-même, je l’ai presque toujours regardée ainsi, sauf lors de mon travail sur le livre, où je suis passé à la VO. C’était intéressant de comparer, d’autant que le travail d’adaptation et de doublage qui a été effectué pour la série est extraordinaire – au niveau des blagues, du rythme, du choix des voix. Je pense notamment aux acteurs qui doublaient les parents, Marion Game et Jean-Louis Faure, à présent tous deux décédés.
C’est ce que m’avait confirmé Brice Ournac – qui a retrouvé le personnage pour la nouvelle série – quand je l’ai interviewé : la directrice de production avait vraiment retravaillé les textes et insisté sur les intonations. Aujourd’hui, tous les comédiens le disent : tout va plus vite ; un projet qui représentait un mois de doublage doit désormais être fait en une semaine. Sur Malcolm, ils avaient encore le temps de faire des répétitions, de jouer l’un face à l’autre. Je tenais donc vraiment à aborder cet aspect de la série avec l’un de ses témoins privilégiés.
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