Le 14 mars 2026
- Scénariste : Sadri Khiari>
- Dessinateur : Sadri Khiari
- Genre : Histoire, Esclavage, Révolution Française, Haïti, Processus mémoriel
- Editeur : ACTES SUD BD
- Famille : Roman graphique
- Date de sortie : 4 février 2026
Un essai historique saisissant, qui dévoile l’effacement orchestré de la mort de Toussaint Louverture et scrute les enjeux politiques des processus de construction de la mémoire culturelle nationale.
Résumé : Au cœur de cet album : un cadavre, celui de Toussaint Louverture. L’ouvrage s’ouvre sur son dernier souffle, le 7 avril 1803. Nommé général de Saint-Domingue en 1801, il porte les idéaux de la Révolution française à Haïti, où il parvient à faire abolir l’esclavage et à défendre sur son île la France révolutionnaire contre les Espagnols et les Britanniques. Mais, refusant de voir Saint-Domingue s’autonomiser, Napoléon Bonaparte décide de le faire arrêter et de l’enfermer dans les geôles du fort de Joux, dans les hauteurs froides et brumeuses du Doubs. Il y meurt rapidement, loin de sa famille, trahi par la République française dont il avait porté si haut les valeurs. Aucun hommage ne lui est rendu : bien au contraire, le jeune État français, républicain et consulaire, s’acharne à effacer toute trace de la gloire passée de cet homme noir, courageux et loyal. Sadri Khiari livre ici un album sur ce processus d’anéantissement mémoriel. De ce général noir qui combattit sous les couleurs du drapeau français, il ne reste en son siècle absolument rien : ni objet, ni sépulture, ni même une relique de son corps disparu à des milliers de kilomètres des terres haïtiennes qui l’ont vu naître.
Critique : L’ouvrage examine le double processus d’effacement puis de réintégration dans la mémoire culturelle française de Toussaint Louverture, héros haïtien, parfois nommé le « Spartacus noir », dont le nom est désormais gravé sous la coupole du Panthéon. De la disparition d’un corps à la recherche d’une relique privée de sacralité, l’enquête de Sadri Khiari remonte le fil d’une mémoire malmenée.

- Toussaint est mort dans sa tombe – p.29
- Tous droits de reproduction réservés ©Actes Sud BD, 2026, Sadri Khiari.
Toussaint Louverture meurt en 1803. Sous couvert de suprématie républicaine et de préjugés racialistes, les fonctionnaires de l’État chargés de sa dépouille ne lui accordent aucun honneur. Obéissant aux ordres d’une administration déjà composée d’intermédiaires pléthoriques, s’émoustillant d’exercer par un simple courrier une autorité dérisoire sur le destin d’un corps mort, ils vendent les effets du général haïtien et dissèquent son corps. Après cela, ces mêmes hommes, républicains, mais bigots, croient bon de lui offrir une dernière messe vide de sens, puis le jettent dans le pourrissoir.
Aucune sépulture n’est érigée. Les années passent. Des travaux ont lieu et la chapelle est détruite. On croit reconnaître les restes de Toussaint, et son fils, établi à Bordeaux, en demande la restitution, tandis qu’un crâne demeure au fort. Des années plus tard, le gouvernement haïtien demande à la France de récupérer cette relique, mais il faut l’authentifier. Et bien que la science progresse, les préjugés racistes demeurent, et c’est par l’un d’eux que l’on prouve scientifiquement que ce crâne ne lui appartient pas. Mais la nostalgie révolutionnaire est désormais plus forte, et il faut à tout prix retrouver la trace de ce héros ayant incarné l’idéal de la glorieuse révolution française. Jusqu’à la Ve République, les reliques de Toussaint Louverture restent un sujet récurrent des relations diplomatiques entre les deux pays.

- Toussaint est mort dans sa tombe – p.88
- Tous droits de reproduction réservés ©Actes Sud BD, 2026, Sadri Khiari.
Sadi Khiari, l’auteur, est docteur en sciences politiques, militant tunisien et également dessinateur. Engagé politiquement et intellectuellement pour rendre plus visibles « les indigènes de la République », les « sans-voix », les personnes stigmatisées par des représentations majoritairement péjoratives — « la racaille » — il est l’un des créateurs du MIR (mouvement des indigènes de la République). Son engagement se décline aussi dans cet album, qui expose autant le processus d’invisibilisation par l’État français d’un homme qui se bat pour les idées et les valeurs portées par la jeune République française à l’aube du XIXᵉ siècle, que le long travail de construction d’une mémoire posthume privée de la matérialité d’un corps.
Si l’histoire est proposée sous forme de fiction, c’est à partir de témoignages des siècles passés — en particulier celui d’Alfred Auguste Nemours — croisés avec la consultation d’archives publiques que l’auteur construit son récit. Il met littéralement en scène les archives et les témoignages, qui servent de dialogue rapporté tout au long de l’histoire. Comme il l’explique en postface, il fait le choix de ne pas charger les pages de références précises aux documents utilisés, mais le lecteur comprend sans peine qu’il s’agit d’une enquête minutieuse. Et c’est peut-être parce qu’il est difficile d’exprimer simplement par des mots la violence symbolique révélée par son enquête qu’il choisit de recourir à l’image et à la bande dessinée.
Son trait, proche de la caricature, plus gras et plus lourd qu’un dessin de presse, fait sentir le poids du malaise à la découverte de cette histoire. Tous les hommes — presque exclusivement des hommes — qui s’agitent autour du cadavre possèdent des corps difformes, trop gras, trop grands. Leurs visages ont quelque chose de monstrueux, peut-être pour mieux saisir leur obséquiosité. Quant à Toussaint Louverture, mort et déchu, il revêt, à plusieurs reprises, des similitudes avec la figure christique.

- Toussaint est mort dans sa tombe – p.35
- Tous droits de reproduction réservés ©Actes Sud BD, 2026, Sadri Khiari.
C’est une bande dessinée qui sert l’histoire autant qu’elle l’interroge. C’est à la fois précis et vertigineux. Une lecture savante qui éclaire le lecteur sur les processus de mémoire culturelle .
128 pages – 22 €
La chronique vous a plu ? Achetez l'œuvre chez nos partenaires !
Galerie photos
aVoir-aLire.com, dont le contenu est produit bénévolement par une association culturelle à but non lucratif, respecte les droits d’auteur et s’est toujours engagé à être rigoureux sur ce point, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos sont utilisées à des fins illustratives et non dans un but d’exploitation commerciale. Après plusieurs décennies d’existence, des dizaines de milliers d’articles, et une évolution de notre équipe de rédacteurs, mais aussi des droits sur certains clichés repris sur notre plateforme, nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur - anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe. Ayez la gentillesse de contacter Frédéric Michel, rédacteur en chef, si certaines photographies ne sont pas ou ne sont plus utilisables, si les crédits doivent être modifiés ou ajoutés. Nous nous engageons à retirer toutes photos litigieuses. Merci pour votre compréhension.













































