Le 7 juillet 2026
- Réalisateur : Lúcia Murat
- Plus d'informations : Le site du Festival
Un hommage vibrant a été rendu à Lúcia Murat réalisatrice brésilienne, invitée d’honneur, lors de la 29e édition du Festival International de Films de Femmes d’Ankara en Turquie. Un festival hautement engagé où chaque regard prime.
News : Pour sa 29e édition, le Festival a honoré la pluralité des genres, « Each Has sa Different color » ? titre ô combien signifiant en ces temps nourris par des passions identitaires toxiques et mortifères. Affirmer encore, et plus que tout, le multiculturalisme ontologique de nos sociétés relève d’un engagement éthique, politique et artistique. « Each Has a Different Colour » — un titre simple, presque évident, mais qui résonne avec une force particulière. Ici, la diversité n’est pas un slogan, c’est une nécessité, une matière vivante. Dès lors, la question peut se poser, si elle doit de l’être : qu’est-ce qu’un festival de films réalisés, écrits et très souvent produits par des femmes ? La réponse ne tient pas dans une définition, mais dans une histoire.
Un collectif militant et cinéphile
Tout commence en 1998, à Ankara, dans le sillage du mouvement féministe turc des années 1990. Le Flying Broom naît d’un élan collectif, porté par la militante Halime Güner et une poignée de femmes convaincues que le cinéma peut être un outil de lutte. À l’époque, l’industrie est largement dominée par des récits masculins, souvent traversés de stéréotypes. Le Festival choisit alors de renverser la perspective : faire du cinéma un espace où les femmes racontent, questionnent, dérangent.
Le symbole du « balai volant » n’est pas anodin. Il convoque la figure de la sorcière — longtemps marginalisée, diabolisée — pour la réinvestir comme icône de puissance, de liberté, de résistance. Ce geste, à lui seul, dit beaucoup de l’ambition du festival.
Mais Flying Broom n’est pas seulement un projet militant. C’est aussi un lieu d’exigence artistique, reconnu internationalement, notamment comme premier festival de films de femmes à décerner le prix FIPRESCI. Cette double identité — politique et cinéphile — fait toute sa singularité. Au fil des années, sa programmation s’est construite comme un espace de circulation des regards. Elle ne se limite pas à montrer des films réalisés par des femmes : elle interroge leur place dans l’histoire du cinéma, tout en explorant les fractures du monde contemporain. Dès ses premières éditions, le festival adopte une programmation articulée autour de plusieurs sections thématiques. L’une des plus emblématiques, « Each Has a Different Colour », rassemble des films de réalisatrices issues de différents horizons géographiques afin de refléter la diversité des expériences féminines. Ce fut pour cette année pas moins de 47 films avec des programmes de longs-métrages et de courts métrages de différents pays. C’est aussi un esprit où le collectif est primordial, le partage comme le respect de chacune et de chacun prime, un festival où l’ego n’a pas sa place. Chaque personne est traitée avec respect, comme les films où la notion de compétition n’a pas de sens ici, si ce n’est celle de du jury FIPRESCI (auprès de mes chères collègues Omnia Adel d’Égypte et de Ece Vitrinel de Turquie) ; mais là encore l’excellence de la programmation a rendu la tâche encore plus difficile car en effet comment distinguer un film lorsque la programmation se révèle plus qu’excellente ? J’ai rarement vu et côtoyé une équipe aussi solidaire, égalitaire et généreuse, d’une grande cinéphilie, avec notamment sa directrice artistique Alin Taşçıyan, Ayşe Ürün Güner la directrice générale, Dalım İlteriş Mayadağlı à la coordination mais aussi Başak Tekin et toute son équipe. C’est aussi cela un festival féminin et féministe : une pleine et entière égalité, où le partage et la transmission importent.
Une édition mémorielle engagée
Pour cette 29e édition, une ligne directrice artistique et politique s’est affirmée très clairement : celui de la mémoire, de la justice et de la résistance, célébrant notamment le travail de la cinéaste brésilienne Lúcia Murat, en sa présence. Figure de proue d’un cinéma combatif ayant elle-même survécu à la dictature militaire, elle reçoit le prix d’honneur Bilge Olgaç pour l’ensemble de sa carrière, accompagné d’une rétrospective essentielle de ses films. Réalisé avec le soutien de l’ambassade du Brésil, cet hommage a débuté le 2 juin avec la remise du Prix Bilge Olgaç pour l’ensemble de sa carrière.
Lúcia Murat, une vie marquée par la dictature
Alors jeune étudiante et journaliste, Lúcia Murat rejoint en 1968 le groupe MR-8, groupe de guérilla qui luttait contre la dictature militaire brésilienne (1964-1985). En 1971, elle a 23 ans lorsqu’elle est arrêtée et torturée pendant la dictature militaire au Brésil, la période des « années de plomb » (1964-1985). Sa détention, qui a duré presque quatre ans, a marqué profondément sa vie et sa filmographie. Elle a survécu pour transformer ce traumatisme personnel et collectif en une matière cinématographique brute, réflexive et courageuse. Lúcia Murat fonde sa société de production au début des années 1980 avant de s’imposer comme l’une des personnalités essentielles du cinéma brésilien. En plus de quarante ans de création, elle a réalisé près d’une vingtaine de longs métrages, construisant une œuvre d’une remarquable cohérence, où l’intime dialogue sans cesse avec l’histoire collective.
Questionner l’histoire et les mémoires communes
Loin de tout sensationnalisme, le cinéma de Lúcia Murat se distingue par une mise en abyme permanente de l’Histoire. Son œuvre refuse la contemplation passive ou le mélodrame pour imposer une confrontation rigoureuse, héritée de sa formation de journaliste. Cette démarche s’articule autour de trois piliers fondamentaux : un combat frontal contre l’amnésie collective qui a suivi l’amnistie de la dictature brésilienne, une porosité constante entre réel et fiction grâce à des dispositifs hybrides, et la réhabilitation des femmes résistantes, trop souvent occultées par les récits masculins de la guérilla. Le cinéma de Lúcia Murat a su évoluer au fil des décennies pour répondre aux urgences politiques de son époque. Durant les années 1980 et 1990, son esthétique repose sur l’hybridation entre documentaire et théâtre, privilégiant la parole brute face caméra pour briser le silence et libérer la voix des femmes victimes de la violence d’État. Au tournant des années 2000, elle adopte des fresques temporelles plus conventionnelles afin de décoder le présent, cherchant à comprendre comment les structures de la dictature ont façonné la criminalité et les inégalités d’aujourd’hui. Enfin, la période récente des années 2010 à 2020 marque un tournant vers le drame intimiste et le récit de transmission. Il ne s’agit plus seulement de témoigner, mais d’interroger l’héritage militant face au vieillissement et de faire barrage aux résurgences du fascisme.
Dialogue avec la génération actuelle
Le Festival a présenté trois de ses films, les projections étaient suivies de rencontres entre Lúcia Murat et le public. Une masterclass a aussi été proposée, où elle a pu évoquer son itinéraire personnel et professionnel, intimement liés. La question du processus de création, depuis l’écriture d’un scénario jusqu’à la production d’un film, son tournage et sa diffusion, a été abordée et illustrée par de nombreux extraits de sa filmographie abondante.
Le public était très présent, avec la jeunesse turque plus que sensible de découvrir le parcours de cette femme, toujours debout, engagée et humaniste, d’une grande générosité d’écoute et de paroles. Le public a pu ainsi découvrir son premier réalisé en 1989 Que Bom Te Ver Viva, (A Memória que me Contam (2012) et sa dernière réalisation, Hora do Recreio (Playtime, 2025).
Son premier long-métrage, que l’on peut traduire par How Nice to See You Alive, a marqué le cinéma de l’après-dictature. Présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto, Que Bom Te Ver Viva (1989) bouscule la forme traditionnelle du documentaire, en créant un langage cinématographique où l’hybridation des récits constitue la force de ce film unique. En effet, Lúcia Murat y croise les interviews de survivantes de la torture et les monologues fictionnels portés par l’actrice Irene Ravache. Plus que l’horreur carcérale, le film explore le traumatisme psychologique et le défi de réapprendre à vivre après l’enfer. Ce chef-d’œuvre fondateur est né de l’expérience personnelle de Murat. L’actrice Irene Ravache incarne le bouillonnement intérieur, l’ironie, la colère et le délire que le format documentaire classique ne pourrait capter. La question centrale n’est pas tant : « Comment la torture a-t-elle eu lieu ? » mais plutôt : « Comment vit-on après avoir traversé l’enfer ? ». Lúcia Murat explore la culpabilité d’avoir survécu, le regard d’une société qui préfère le silence (l’amnistie), et l’impossible retour à une vie « normale » ou au bonheur. C’est un film d’une puissance thérapeutique et politique dévastatrice qui résonne à notre époque.
Le second film présenté, A Memória que me Contam (2012), pourrait s’apparenter au bilan d’une génération. Bien plus intime, cette autofiction agit comme un miroir de sa propre vie. Autour du lit d’hôpital d’une ancienne camarade de lutte mourante, un groupe de vieux amis (des anciens révolutionnaires) se retrouve. Le film confronte leurs utopies passées à la réalité du Brésil moderne et pose une question douloureuse : qu’avons-nous fait de nos combats ? Il met également en scène le décalage abyssal avec la nouvelle génération, pour qui ces sacrifices ne sont que des lignes dans des manuels d’histoire.
Enfin, le dernier film présenté, et le plus récent Hora do Recreio (Playtime, 2025), brouille les frontières entre documentaire et fiction pour dresser le portrait d’une jeunesse brésilienne confrontée aux fractures sociales et politiques de son époque. Couronné par le Prix du Jury Jeunes dans la section Generation 14plus de la Berlinale 2025, le film témoigne de la vitalité intacte d’une cinéaste qui poursuit, film après film, une réflexion profondément humaniste sur les rapports entre histoire, société et émancipation.
Ce qui frappe, dans l’ensemble de son œuvre, c’est cette manière de filmer sans détour. Pas de spectaculaire, ni de pathos. Une rigueur presque sèche, héritée du journalisme, mais habitée par une profonde humanité. Les visages, les silences, les failles — tout ce qui échappe aux récits officiels — deviennent centraux. C’est aussi un cinéma de la confrontation Si certaines de ses fictions des années 2000 adoptent des structures plus conventionnelles, c’est sa capacité à filmer les visages, les silences et les traumatismes psychologiques impalpables qui fait d’elle l’une des voix les plus précieuses et les plus intègres du cinéma d’Amérique latine.
Honorer Lúcia Murat dans un festival comme Flying Broom n’est pas un hasard. C’est une évidence. Parce que son cinéma rappelle, avec une clarté rare, que filmer peut être un acte de résistance. Et que, pour certaines femmes, raconter est déjà une manière de survivre — et de lutter.
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