Le 20 février 2026
- Scénariste : Laurent-Frédéric Bollée >
- Dessinateur : Paul Gros
- Genre : Biographie, Sport, Histoire, Australie, Discrimination raciale, Cricket
- Editeur : Pictavita
- Famille : Roman graphique
- Date de sortie : 7 janvier 2026
1868. Une équipe aborigène d’Australie font le voyage en Angleterre pour affronter des Anglais au Cricket : une aventure sportive marquée par le regard colonial.
Résumé : Le récit retrace la tournée en Angleterre de la première équipe de cricket composée uniquement d’Aborigènes australiens. Repérés par le propriétaire terrien pour lequel ils travaillent, ces hommes reçoivent la formation d’un ancien joueur de haut niveau. Après s’être illustrés dans plusieurs tournois australiens, ils attirent l’attention d’entrepreneurs sportifs qui organisent pour eux un voyage en Angleterre et une série de quarante-sept matchs. Pour la première fois, ils prennent la mer, découvrent un autre pays, affrontent des équipes britanniques et attirent autant les amateurs de cricket que les curieux venus les observer comme des « spécimens », fascinés par ces hommes noirs venus de si loin. Un récit à la fois mémoriel et sportif.
Critique : Nous sommes dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle dans l’Australie sous domination britannique. Les colons européens s’installent sur ces terres sans guère se soucier des peuples autochtones, de leur culture ou de leur mode de vie, et les emploient dans des conditions précaires, pour ne pas dire des conditions d’exploitation. C’est avec l’un d’entre eux, Jungunjinanuke, que commence ce récit. Souffrant, il est soigné dans un dispensaire religieux. Au soir de sa vie, un épisode marquant lui revient en mémoire : sa participation à la première équipe de cricket australienne composée uniquement de joueurs aborigènes, avec lesquels il voyagea en Angleterre.

- Loin des Eucalyptus – p.8
- Tous droits de reproduction réservés ©Pictavita,2026, LF Bollée, P Gros.
Nos sommes en 1864, Jungunjinanuke est un commis de ferme. Celui-ci perçoit d’abord le cricket comme un espace d’émancipation, ou du moins comme un moment de récréation à la ferme. Les employés venus d’Angleterre ont l’habitude de jouer après le travail ou durant les pauses à ce sport national extrêmement populaire en Grande-Bretagne. Peu à peu, Jungunjinanuke et ses camarades aborigènes commencent à les imiter, puis à les affronter dans des matchs improvisés. Il devient évident que cette équipe de jeunes Aborigènes a du potentiel ; leurs patrons décident alors de leur offrir un entraînement plus poussé afin de les faire participer à des compétitions de plus haut niveau. Tous les membres de l’équipe se voit attribuer un surnom, ainsi Jungunjinanuke devient Dick a Dick. Derrière cette intention apparemment louable se cachent toutefois des intérêts financiers bien plus terre à terre.

- Loin des Eucalyptus – p.14
- Tous droits de reproduction réservés ©Pictavita,2026, LF Bollée, P Gros.
S’associant à d’autres entrepreneurs, ils décident de présenter leurs prouesses sportives en Angleterre. À aucun moment les joueurs ne sont consultés. En 1868, ils vont pourtant devoir quitter leur famille pour un pays qu’ils ne connaissent pas. Aucun d’entre eux n’a jamais pris le bateau et ils doivent affronter le mal de mer, mais aussi les discriminations — hélas ordinaires — de la part de leurs managers, qui les tiennent à l’écart des adultes et des classes supérieures. Arrivés sur la terre ferme, ils sont logés dans une grande demeure, mais au confort minimal. Beaucoup souffrent du climat. Loin des leurs et de leur pays, ils ne peuvent compter que sur la solidarité du groupe, au sein duquel règne un profond esprit de fraternité.

- Loin des Eucalyptus – p.19
- Tous droits de reproduction réservés ©Pictavita,2026, LF Bollée, P Gros.
Leurs managers viennent en Angleterre pour les faire jouer et espérer les faire gagner le plus de matchs possible, afin d’empocher une grosse mise. Leur objectif est de remplir les stades et ils n’hésitent pas à sortir du cadre strictement sportif en proposant divers intermèdes où les joueurs doivent exhiber leurs capacités physiques ou leurs pratiques culturelles, comme le lancer de boomerang. Ces exhibitions éloignent l’équipe du cricket et transforment les joueurs australiens en phénomènes de foire. La frontière entre exotisme, divertissement et racisme devient alors extrêmement ténue.
Encore une fois, « Dick a Dick » et ses camarades n’ont pas le choix. Jamais l’entraîneur ne remet en question ces pratiques. La tolérance à leur égard reste toute relative. Ainsi, ce récit, s’il retrace une épopée sportive, révèle aussi les préjugés raciaux et sociaux de l’époque.
Ce n’est pas la première fois que le scénariste Laurent Frédéric Bollée aborde l’histoire de l’Australie (Terra Australis, Les Horizons amers). Ici, il s’intéresse à un aspect particulier : les relations colonisateurs/colonisés à travers une épopée sportive. D’autres thèmes traversent également le récit, comme les méfaits de l’alcool auprès des tribus aborigènes ou l’impact du christianisme sur des populations dont les croyances diffèrent profondément de celles des Européens. La prière et l’adresse à Jésus sont récurrentes, bien que jamais pleinement explicitées, tout au long de ce récit qui débute sur un gros plan de crucifix. Cela reflète l’ambiguïté — ou plutôt la complexité — des relations entre colonisateurs et colonisés. Comme le sport, la religion peut devenir un espace de tolérance et de dialogue, obéissant à d’autres logiques que celles du politique ou de l’économique. Elle offre parfois un refuge, un lieu d’union lorsqu’on est loin de chez soi, mais elle a également souvent été un soutien à la domination et à la colonisation.
Enfin, le livre évoque le retour au pays de ces hommes et le destin de chacun d’eux. À cette époque, une loi est promulguée (Aboriginal Protection Act, 1869), aggravant encore la condition des Aborigènes, que l’on nomme aujourd’hui les Premières Nations en Australie.
Pour construire son scénario, L. F. Bollée s’appuie sur des archives, dont on retrouve des traces à la fin de l’album dans un petit dossier. Pour comprendre le contexte historique et le vécu des Aborigènes, il s’appuie également sur la lecture d’un ouvrage qui l’a marqué et sur le témoignage d’une femme, Fiona Clarke, dont le grand-père et le grand-oncle font partie de l’équipe ; c’est elle qui signe la préface de l’album, empreinte d’émotion et de reconnaissance.

- L’équipe de cricket aborigène qui a affronté le Melbourne Cricket Club au Boxing Day de 1866, avec leur premier capitaine Tom Wills.
- Source : Mitchell Library, State Library of NSW, MPG/113
Paul Gros utilise la même documentation et donne un visage à chacun des membres de l’équipe avec beaucoup d’empathie. Il parvient à animer les scènes de match avec une grande dynamique. Son dessin semi-réaliste inscrit parfaitement l’histoire dans son époque, des fermes australiennes — nommées stations — aux stades anglais.
C’est un bel album qui, à travers un récit sportif, interroge l’histoire coloniale européenne et offre au public français l’occasion d’en apprendre davantage sur l’histoire de l’Australie et le sort réservé aux Premières Nations.
144 pages –24 €
La chronique vous a plu ? Achetez l'œuvre chez nos partenaires !
Galerie Photos
aVoir-aLire.com, dont le contenu est produit bénévolement par une association culturelle à but non lucratif, respecte les droits d’auteur et s’est toujours engagé à être rigoureux sur ce point, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos sont utilisées à des fins illustratives et non dans un but d’exploitation commerciale. Après plusieurs décennies d’existence, des dizaines de milliers d’articles, et une évolution de notre équipe de rédacteurs, mais aussi des droits sur certains clichés repris sur notre plateforme, nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur - anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe. Ayez la gentillesse de contacter Frédéric Michel, rédacteur en chef, si certaines photographies ne sont pas ou ne sont plus utilisables, si les crédits doivent être modifiés ou ajoutés. Nous nous engageons à retirer toutes photos litigieuses. Merci pour votre compréhension.













































