Le 20 mai 2026
- Auteur : Arnaud Aubelle
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur
À l’occasion de la sortie de son livre, le bien nommé La Suisse au cinéma (éditions Helvetiq), Arnaud Aubelle décortique pour nous les clichés helvétiques qui ont la vie dure à l’écran.
Coffres-forts, chalets enneigés et calme plat : la Suisse est un réflexe scénaristique bien commode pour les films de tous horizons. Mais que cache cette belle et réconfortante carte postale ?
Vous énumérez dans votre livre les différents clichés associés à la Suisse : la finance, l’excellence de la médecine, les paysages de montagne... Vous montrez bien que le cinéma s’est emparé de ceux-ci pour les perpétuer, ou au contraire les mettre à mal.
Vous employez le mot cliché, que j’ai souvent entendu pour décrire ces codes précis. On peut effectivement les voir comme cela, mais pour moi c’est aussi une chance pour ce pays d’avoir des codes aussi forts, aussi puissants. C’est aussi cela, je crois, qui fait que de nombreux films censés s’y dérouler ne sont pas tournés sur place, comme les films du cinéma classique hollywoodien, ceux de Hitchcock ou Douglas Sirk. C’est une Suisse parfois de carton-pâte, mais on la reconnaît immédiatement !
C’est encore le cas parfois aujourd’hui. Je suis français, j’habite en Suisse depuis dix ans, et je fais partie de ceux qui ont rigolé en voyant la partie d’Emilia Pérez de Jacques Audiard qui se déroule ici. Tout y est mélangé : Lausanne est représentée comme une ville à moitié dans les Alpes et à moitié au bord d’un lac, le personnage habite dans un chalet en plein milieu de la ville, fouetté par les tempêtes de neige… Tous les clichés sont réunis. Je pense que, dans la tête d’un scénariste, certaines idées viennent automatiquement et que la Suise constitue un réflexe scénaristique pour certains sujets.
Selon vous, la Suisse est un lieu double, paisible en apparence seulement. Un lieu où, comme vous le dites, « le mal se cache derrière le calme ».
C’est l’un des aspects que j’ai découverts en écrivant mon livre. Un autre cliché sur le pays concerne en effet la quiétude, la sérénité, le calme. C’est un terreau parfait pour la fiction : tout est normal, puis des éléments perturbateurs arrivent – et pour ça, la Suisse est parfaite puisqu’elle ne demande qu’à exploser ! On ne se refait pas : j’ai collaboré pendant huit ans avec le Festival du Film Fantastique de Neuchâtel, donc le cinéma de genre me parle à titre personnel. Un chapitre de mon livre s’appelle Peur sur la Suisse et réunit des films de genre s’y déroulant ; c’est très vaste : cela va du giallo au thriller en passant par le fantastique.
La Suisse est aussi souvent montrée comme cet oasis au milieu de l’Europe, cette terre d’accueil ouverte et multilingue. Pourtant, certains films consacrés à l’expérience des immigrés font la lumière sur une expérience très différente…
Le lien entre la Suisse et l’étranger est très fort. D’abord pour des raisons géopolitiques : la neutralité du pays fait que, en temps de guerre, il est souvent une destination à atteindre. Il y a aussi Genève, ville ouverte sur le monde, la ville de l’ONU, des institutions internationales, des ONG.
Concernant l’intégration, je cite en effet deux films dans le livre. D’une une part un film espagnol, Un Franco, 14 pesetas de Carlos Iglesias, qui montre une vision idéalisée de l’immigration. Il peut sembler naïf mais il s’agit en fait des souvenirs idéalisés du cinéaste lorsqu’il est lui-même arrivé en Suisse. D’autre part, Pain et chocolat, film italien que j’adore, que je n’avais pas en tête quand je me suis lancé dans le livre. Ce film de Franco Brusati va au-delà des clichés, puisqu’on suit le quotidien d’un immigré italien. Là, le point de vue est tout autre : le récit est très drôle, mais aussi très cruel, et reste selon moi d’actualité quant à la vision sociétale du pays. Il montre bien qu’on a recours à une partie de la population d’une façon utilitaire voire cynique. Environ un tiers de la population helvétique est étrangère, et n’a pas la nationalité du pays ; on lui reproche parfois de voler le travail des locaux. Pour autant, dans beaucoup de domaines, dont le médical, la Suisse n’a pas assez de main-d’œuvre formée. On accueille donc des personnes parce qu’elles ont des compétences spécifiques, mais on ne les intègre pas toujours bien.
Dans le cas de populations frontalières – comme celles basées entre la France et la Suisse –, il s’agit d’un entre-deux plus ambigu encore.
Plusieurs films français se déroulent en effet dans la région lémanique, puisque le lac Léman est situé à la fois en Suisse et en France. Je pense par exemple à Tout feu, tout flamme de Jean-Paul Rappeneau ou encore L’emploi du temps, qui est un cas très intéressant. On y voit bien la région genevoise, assez peu montrée au cinéma et emplie de beaucoup de villes-dortoirs, dont l’histoire est liée à l’économie, lorsque des gens y sont venus pour travailler. Dans le film de Cantet, on a une vision assez mortifère de ces zones, qui se font l’écho du personnage, perdu et vide d’émotions.
Vous dévoilez par ailleurs des liens étonnants, notamment ceux existant entre la Suisse et Bollywood.
C’est sans doute un aspect que le public international ne connaît pas, mais qui est très connu ici. Longtemps, les cinéastes bollywoodiens se sont servis des Alpes suisses, notamment les Alpes bernoises, comme summum du romantisme ; raison pour laquelle des centaines de films indiens ont été tournés dans cette région. C’est notamment le cas du film Dilwale Dulhania Le Jayenge, dont environ quarante minutes se passent ici. Beaucoup de touristes indiens viennent d’ailleurs sur les lieux de tournage, comme en pèlerinage.
Aujourd’hui, moins de films s’y déroulent, en raison de l’augmentation des coûts de production, et aussi car, par le biais de l’intelligence artificielle, il est plus facile de représenter les paysages helvétiques, toujours avec des codes très puissants et identifiables. J’espère pour autant que le cinéma mondial continuera à s’intéresser à la Suisse et à sa société, que le pays ne deviendra pas une simple image d’Épinal.
Quelles pépites méconnues avez-vous découvert en écrivant ce livre ? Vous revenez par exemple sur deux films oubliés : Mort un dimanche de pluie de Joël Santoni et La mort de Belle d’Édouard Molinaro.
Les deux films que vous venez de citer sont de très bons exemples. Mon corpus de départ, pour le livre, consistait en une quinzaine de films : James Bond, les frères Larrieu, Phenomena, ou ce film de Werner Herzog que j’adore, La grande extase du sculpteur de bois Steiner.
J’ai donc découvert plusieurs pépites en écrivant ce livre. Mort un dimanche de pluie est un film très rare, qui mérite vraiment d’être redécouvert. On parlait du cinéma de genre, et le cinéma de genre français a souvent du mal à s’imposer, il se cherche. Là, c’est un film qui réconcilie ce cinéma avec les films grand public puisqu’il rassemble une distribution qu’on associe très peu à ce type d’œuvre – Jean-Pierre Bacri, Nicole Garcia, Dominique Lavanant… – et qui, pour autant, va très loin dans l’horreur psychologique, presque jusqu’au slasher. C’est aussi un film qui accorde beaucoup d’importance aux lieux : cette région lémanique qu’on évoquait, avec sa froideur et son bassin économique mais aussi, à une échelle plus réduite, cette maison d’architecte, glacée, qui est un lieu de cinéma très fort.
Quant à La mort de Belle, c’est un film méconnu de Molinaro, d’après un roman de Simenon. Je connaissais un peu les polars de ses débuts, et on connaît tous La cage aux folles, mais pas celui-ci. C’est un film très sociologique qui, comme Pain et chocolat, parle de l’intégration, et dans lequel Jean Desailly est excellent. On y voit deux cultures avec beaucoup de points communs, mais pour autant un homme qui ne parvient jamais totalement à s’intégrer. Et, lorsqu’un meurtre est commis, c’est lui qui sera pointé du doigt, avant tout parce qu’il est étranger, et donc un suspect idéal. On trouve aussi la dimension religieuse puisque, en Suisse, coexistent bien plus qu’en France les catholiques et les protestants – Genève, où se déroule le film, est la cité de Calvin… Les œuvres dont je parle dans le livre confrontent avant tout la Suisse au reste du monde mais certains films, comme celui-ci, se sont aussi intéressés aux différences existant au sein même du pays, d’un canton à l’autre.
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