Le 1er avril 2026
- Titre original : 188 pages – 23 euros
- Scénariste : Baptiste Delangaigne>
- Dessinateur : Baptiste Delangaigne
- Genre : Politique, Extrême-droite, Satire
- Editeur : Editions 2042
- Famille : Roman graphique
- Date de sortie : 1er janvier 2026
- Titre original : 188 pages – 23 euros
Une bande dessinée façon cartoon pamphlétaire, grotesque et effrayant. Ce premier album de Baptiste Delangaigne est à lire avant qu’il ne soit trop tard !
Résumé : Claudine, un jeune garçon, n’a plus de nouvelles de son cousin Alain. Il décide d’aller lui rendre visite, mais lorsqu’il entre chez lui, il tombe dans une embuscade et se retrouve capturé par son propre cousin. Il découvre alors la raison de ce silence : celui‑ci s’est lancé dans une vaste entreprise de production de bustes de Napoléon, afin de les disséminer dans les foyers et ainsi redonner peu à peu aux hommes le goût de la grandeur et du génie que représente pour lui l’empereur déchu. Alain et ses compères, qui se sont autodésignés “les Mamelouks”, ont pour idée de “redresser la France”, renverser le gouvernement et chasser tous ceux qui, pensent‑ils, corrompent la nation française.

- Tous droits de reproduction réservés ©Editions 2042, 2026, Baptiste Delengaigne.
Critique : Trop tard est un ouvrage qui nous rend mal à l’aise autant qu’il nous fait rire. C’est grotesque à souhait et pourtant l’enjeu du livre est très grave. Disons-le tout de suite : c’est une fiction politique. Cet album illustre une angoisse actuelle : voir certains discours réactionnaires réussir à s’imposer comme référentiel politique.
Dans la forme, les inspirations graphiques sont nombreuses. Baptiste Delengaigne revendique une filiation directe avec Osamu Tezuka, et il est vrai que ses personnages rappellent l’esthétique du père d’Astroboy. Mais on perçoit aussi un lien avec la bande dessinée américaine des années 1930, notamment Popeye, ainsi qu’avec les dessins animés des Looney Tunes. Difficile également de ne pas penser à la bande des Pieds Nickelés de Forton, version dévoyée. Ce détournement volontaire du patrimoine graphique ancre encore davantage le récit dans la satire.
Les dialogues sont riches, souvent très verbeux, mais non sans raison. Baptiste Delengaigne a écouté des heures de discours de théoriciens d’extrême droite contemporains, diffusés sur internet. Ils prônent la théorie du grand remplacement, sont saturés de références passéistes et nationalistes, et cultivent la peur. Déversant progressivement leurs diatribes haineuses, ils tentent d’entretenir l’image d’une nation qui aujourd’hui n’existe plus et à laquelle il faudrait redonner vie avant qu’elle ne s’éteigne définitivement. Ce travail documentaire se ressent fortement : la logorrhée idéologique reproduite dans l’album a une fonction critique, exposant la mécanique hypnotique de ces discours sans jamais en épouser la logique.

- Tous droits de reproduction réservés ©Editions 2042, 2026, Baptiste Delengaigne.
La langue, travaillée et assez soutenue, est ici employée par des voyous. Elle les distingue autant qu’elle les ridiculise, tout en demeurant un outil de pouvoir et de domination. Dans les thèmes comme dans les tournures, elle évoque parfois Barrès ou même Maurras. Ils veulent imposer des évidences pour aboutir à des constats qu’ils pensent implacables ; pour eux, il ne peut en être autrement — mais cette logique est dangereuse et laisse le lecteur dans un certain malaise. Le contraste entre l’élégance du langage et la brutalité des idées rend ces personnages encore plus inquiétants, presque séduisants malgré eux, ce qui renforce la portée critique de l’album.
Ce contraste se retrouve aussi dans le dessin, avec la rondeur des formes et les allures cartoonesques et caricaturales des personnages. Le cousin Alain, petit moustachu, rappelle Yosemite Sam ; le shérif rouquin est rageur ; un autre évoque Dingo avec ses membres désarticulés et élastiques ; et puis il y a le plus jeune, un garçon au regard cabotin. Les noms sont farfelus, intrigants : Claudine, par exemple, prénom féminin pour un personnage qui se présente comme masculin et dont on ne connaîtra jamais le sexe.
La narration est rythmée : elle commence à toute vitesse, puis ménage des moments plus lents, presque pesants, avant de nous entraîner dans une ambiance festive et grasse qui se termine par du grabuge. Et ce n’est pas fini. Le récit est truffé de rebondissements jusqu’à une scène finale apocalyptique.

- Tous droits de reproduction réservés ©Editions 2042, 2026, Baptiste Delengaigne.
C’est une satire sociale abordée sous ses aspects économiques, culturels, sociaux, psychologiques et politiques. En mettant en scène les aspirations d’Alain, petit tyran en gestation, l’auteur éclaire les mécanismes de l’endoctrinement : la force du groupe — en réalité du clan —, l’ordre et la cadence, le chant et la musique qui occupe une place importante et rappelle combien la culture peut être mise au pas d’un programme fasciste. Il parvient à très bien mettre en avant les soubassements d’une possible révolution réactionnaire — oxymore ô combien absurde. Mais la force de l’album tient aussi au fait qu’il aborde d’autres thèmes, notamment la nostalgie d’un passé idéalisé où le rapport à la nature était plus direct, le détournement de la religion pour des justifications politiques et la culture viriliste prônée haut et fort par cette bande de mamelouks. Ça ne donne pas envie : des beuveries, des orgies, des douches froides car « les douches chaudes, ça vous amollit ». Aucune femme n’est présente parmi eux ; la culture du viol est posée dès le début et rend inquiétants et repoussants ces personnages persuadés de sauver l’humanité. Sans surprise, ils sont aussi ouvertement homophobes.

- Tous droits de reproduction réservés ©Editions 2042, 2026, Baptiste Delengaigne.
En 188 pages, l’auteur livre un récit parodique à la verve lyrique sans jamais désamorcer la gravité du propos : au contraire, il expose, dans leur nudité grotesque, les fondements dérisoires des fantasmes idéologiques d’extrême droite.
Bref, c’est un album très bien pensé, finaud, éloquent et époustouflant, et une belle première pour ce jeune auteur à suivre : Baptiste Delengaigne.
188 pages – 23 €
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