Le 2 février 2026
- Distributeur : Diaphana Distribution
- Festival : Festival de Venise 2025, Festival du film de Sarlat 2025
Nous avons échangé au Festival de Sarlat avec le coauteur de ce très beau film, lauréat du prix du scénario à la Mostra de Venise.
Récompensé du César de la meilleure adaptation pour La nuit du 12 puis du prix du scénario à la Mostra de Venise pour À pied d’œuvre, le scénariste Gilles Marchand s’est confié à nous sur la manière de concevoir une bonne histoire et sur sa relation avec la réalisatrice Valérie Donzelli. Rencontre.
Vous avez écrit des films si différents les uns des autres mais toujours prenants. D’où une question un peu facile mais évidente : quelle est votre recette pour écrire une bonne histoire ?
Le scénario demeure un outil de travail assez économique dans un premier temps pour imaginer le film et ensuite le concevoir. Mais ce n’est qu’un état passager du film. Tout se joue ou se rejoue au tournage puis au montage. Même si des choses sont décidées à l’écriture, toutes les décisions qui sont prises par la suite sont tellement importantes qu’un bon scénario peut devenir un film moyen ou, à l’inverse, prendre toute son ampleur avec la mise en scène. Et c’est le cas pour ce film. Donc il n’y a pas de recette. C’est juste en y mettant du cœur, de l’expérience et de la sincérité que l’on crée une bonne histoire. C’est à la fois très intuitif et intime. Ici, ma boussole était Valérie Donzelli, tout en pensant à moi en tant que spectateur et à l’effet que me procure cette histoire. On tisse ainsi les choses peu à peu. De plus, le livre de Franck Courtès nous donne une direction et mes échanges avec Valérie m’aident à voir ce qu’elle veut voir dans le film. J’essaye de l’accompagner dans cette direction-là, de lui proposer des nuances. Tout se fait de manière assez libre. Valérie remet en question régulièrement des tas de choses durant la fabrication. Elle a besoin de renverser les choses, de les repenser. Tout cela est à la fois très vivant et très organique.

- Bastien Bouillon
- © Christine Tamalet / 2025 Diaphana Films. Tous droits réservés.
C’est incroyable de constater à quel point le personnage joué par Bastien Bouillon est amené à faire des sacrifices pour se consacrer à l’écriture. Pourtant, malgré les difficultés, on sent qu’il ne renoncera jamais…
Ce personnage fait preuve d’une certaine candeur et d’une grande détermination. Il y a des moments où l’on peut déceler une forme de naïveté dans son rapport au travail mais aussi une force de conviction. Il en résulte quelque chose de presque enfantin mais plein d’idéal. Il y a des personnes qui sont dans une telle précarité mais sans la choisir et sans avoir la part d’idéal de l’écriture. Ils subissent ce qui leur arrivent et font tout pour survivre. Or, ce personnage agit ainsi pour son idéal d’écriture. Ça le tient debout même si les autres autour de lui doutent, ont peur pour lui, ou pensent qu’il est devenu fou. Même nous, en tant que spectateurs, nous demandons s’il a raison d’agir ainsi car il se met en danger. Mais sa conviction le porte et c’est une chance qu’il a d’aimer l’écriture par rapport à d’autres individus qui bossent juste par nécessité. C’est le prix de sa liberté. Ce qui me touche, c’est que même si son entourage l’incite à reprendre son activité lucrative de photographe : il sacralise tellement la photographie, qu’il ne veut plus faire, et sacralise tellement l’écriture, qu’il veut faire, que le fait de se rendre chez des particuliers pour faire leur travaux lui permet d’entrer dans leur intimité. De manière inconsciente, cela lui permet de s’approcher au plus près de la vie des gens, de les sentir. Je pense que le film est réussi sur sa partie intime. Il place le spectateur dans la tête du personnage et, à travers ses yeux, on le voit rentrer chez toutes ces personnes où il semble saisir un truc de notre époque dont on parle beaucoup : l’uberisation. On voit que le travail se dérégule sans arrêt, sans aucun contrôle. Ici, il n’y a même plus de patron. Il ne trouve que des petits boulots à travers les applications et leurs algorithmes. Cela dénature toutes formes de relations humaines.
C’est également touchant de constater que ceux qui l’aiment ne semblent pas vraiment le comprendre dans sa démarche…
Comme il semble choisir cette précarité, elle suscite chez ses proches de l’inquiétude mais aussi un désir de le voir rentrer dans une sorte de normalité. Alors que lui regarde de manière peut être trop intense vers un idéal qui est presque monacal : il se rase la tête, vit dans une sorte de cellule, est comme porté par une dimension presque mystique. Il est donc normal que cela inquiète ses proches et ceux qui ont une vie plus sociale. Cela nous interroge nous aussi, même si on le comprend mieux que sa famille tant on sent qu’il est comme habité par quelque chose qui le porte.

- Bastien Bouillon
- © Christine Tamalet / 2025 Diaphana Films. Tous droits réservés.
C’est un cliché mais que le film semble confirmer : est-il nécessaire de souffrir pour écrire une œuvre de qualité ?
Je ne pense pas qu’il suffise de souffrir pour bien écrire et je pense qu’on peut bien écrire sans souffrir. Mais ce qui est sûr, c’est que lorsqu’on écrit, on se nourrit autant du bonheur que du malheur, autant de nos hauts que de nos bas. En lisant le scénario de La guerre est déclarée, j’avais beau connaître Valérie et ce qu’elle avait traversé avec la maladie de son fils, j’ai pensé qu’elle avait transformé le plomb en or. Elle a tiré un récit lumineux de cette épreuve. Dans À pied d’œuvre, si le personnage joué par Bastien arrive à écrire, c’est aussi parce qu’il commence à remonter la pente. Il y a des moments où l’on sent que l’on se vide et que, paradoxalement, on se nourrit de ce que l’on vit. Mais encore faut-il survivre à nos épreuves.
Enfin, il nous faut évoquer votre coscénariste et la réalisatrice de ce film, Valérie Donzelli, qui semble renouveler complètement son cinéma. Que pouvez-vous nous dire sur elle, votre collaboration, votre relation, votre amitié ?
Valérie est quelqu’un qui doute et ne se sent pas toujours considérée. Je me souviens qu’elle avait peur d’être recalée par la Commission d’attribution de l’avances sur recettes… et qu’elle a pleuré en apprenant que le film allait finalement être soutenu. J’ai tenu à la rassurer en lui rappelant que même si elle est considérée comme une artiste à part, elle a fait plus de films que moi ou que d’autres, que ses œuvres ont fait des entrées et que de nombreux spectateurs suivent assidument son travail. Son parcours est impressionnant. J’ai plus à apprendre d’elle que l’inverse. Ce manque de confiance qu’elle peut avoir l’accompagnera sûrement toute sa vie mais n’est pas connecté à la réalité de son talent et de sa puissance. C’est quelqu’un de singulier, avec une façon de faire singulière. Après tout, Agnès Varda était une cinéaste singulière qui n’a pas toujours eu l’estime qu’elle a aujourd’hui. Désormais, son œuvre s’est imposée, alors que bon nombre de cinéastes de sa génération, qui ont été plus récompensés qu’elle, ont été oubliés. Bref, pour moi, Valérie est une femme incroyable, étonnante touchante, avec une énergie hors du commun et qui n’a pas fini de nous surprendre.
Propos recueillis par Nicolas Colle
Galerie Photos
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