Le 10 juin 2026
- Réalisateur : Tim Burton
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur
Si les récents films burtoniens sont – en apparence – moins radicaux, le cinéaste n’a jamais tourné en rond et sa carrière demeure d’une grande cohérence. Surtout, Tim Burton n’a cessé de creuser son sillon en restant fidèle à la tradition littéraire et esthétique du gothique.
Depuis le début des années 2010, Tim Burton n’est plus tout à fait le cinéaste adulé qu’il était au début il y a trois décennies. On lui reproche d’avoir abandonné les freaks pour le fric, de ne plus commettre que des suites ou des relectures de marques célèbres. D’avoir troqué la noirceur de sa jeunesse pour le confort du blockbuster disneyien.
Ce constat, nous dit Elsa Colombani, l’autrice du stimulant Tim Burton ou le Prométhée gothique (éditions Playlist Society, 2026) est en partie faux. Si les récents films burtoniens sont – en apparence – moins radicaux, le cinéaste n’a jamais tourné en rond et sa carrière demeure d’une grande cohérence. Surtout, Tim Burton n’a cessé de creuser son sillon en restant fidèle à une tradition littéraire et esthétique : celle du gothique. Entretien.
Comment s’est construit votre livre ? Êtes-vous partie du gothique pour aller vers Tim Burton, où était-ce l’inverse ?
Je suis partie de Tim Burton pour aller vers le gothique. Je suis passionnée par ce cinéaste depuis l’enfance, et cette passion s’est nourrie au fil de sa filmographie. C’est ensuite à l’université que j’ai découvert la littérature gothique, et c’est là que s’est fait le déclic : je me suis rendue compte que le gothique me fournissait beaucoup de clés de lecture pour comprendre Burton. L’idée de ce livre remonte donc à loin, il s’est nourri de mes études et mes recherches. C’est aussi pour donner une grille de lecture du gothique – terme que l’on utilise beaucoup sans toujours savoir ce que l’on met derrière – que je l’ai écrit. En effet, ce mot évoque beaucoup de choses pour beaucoup de personnes différentes, et j’avais envie d’expliquer en quoi le cinéma de Burton est bel et bien gothique, et constitue même un gothique moderne.
Quelles sont donc les thématiques propres au gothique que l’on retrouve chez Burton ?
Il y a premièrement la question du rêve : ce que je vis est-il réel ou s’agit-il d’un rêve ? Deuxièmement, il y a l’esthétique : l’architecture, l’influence de l’expressionnisme allemand, l’importance des lieux isolés comme les châteaux et les maisons vétustes, construits tout en verticalité. Des lieux emblématiques qui incarnent une autre facette d’un personnage, quand ils ne symbolisent pas sa trajectoire, avec ces mouvements allant de la cave vers le grenier ou inversement.
Troisièmement : l’hybridité, qui se répète à tous les niveaux chez Burton. Il peut s’agir de créatures que l’on a fabriquées, ou des personnes qui luttent au sein d’elles-mêmes avec la question du bien et du mal ; Catwoman est, en la matière, l’un des exemples les plus parlants. Par ailleurs, la frontière entre la vie et la mort, le masculin et le féminin s’estompent aussi. À ces thématiques initiales, Tim Burton en adjoindra plus tard une autre : que cela signifie-t-il de créer, d’être un artiste ? Avec ce rapport à la création assez ambivalent de l’artiste qui a peur de se voir dépossédé de son œuvre, ou de voir celle-ci dénaturée.
On retrouve là la préoccupation des auteurs de fantastique contemporains à la révolution industrielle, comme H.P. Lovecraft, de voir l’humain remplacé par les machines et l’humanité se dissoudre…
La comparaison avec Lovecraft est très intéressante, et il est vrai qu’il on a toujours eu ce questionnement au sein de la littérature gothique. Dans Frankenstein de Mary Shelley par exemple, le docteur du même nom s’interroge sur ce qu’il a créé. Il ne supporte pas de voir que ce qu’il a créé diffère de son intention initiale, et va jusqu’à abandonner sa créature. Chez Burton, cela se manifeste plutôt par le sentiment d’être incompris ; tout ce qu’on a mis dans une œuvre peut être mal interprété, et la société peut s’en emparer pour en faire tout autre chose, y compris une source de divertissement. À cet égard, Big Eyes est quasiment le manifeste de Burton sur cette question. Ses films mêmes sont ambivalents, puisque ce sont souvent des succès populaires – ce qui est toujours gratifiant pour un cinéaste – et, en même temps, des produits de masse. Il est, depuis ses débuts, un cinéaste de studio, raison pour laquelle on trouve également toujours un large merchandising autour de ses films. Il est devenu une marque à part entière.
Avez-vous découvert des aspects de la filmographie burtonienne que vous ne connaissiez pas ou peu ?
C’est une bonne question. Il y a en tout cas des films que j’ai mieux compris en construisant mon analyse, comme Alice au pays des merveilles. Film que j’avais rejeté à la première vision. J’avais du mal à comprendre cet univers totalement en images de synthèse, à l’opposé d’un travail artisanal. Or, en me replongeant dans la littérature gothique, j’ai compris que, à l’image de Big Fish ou Big Eyes, c’était une œuvre qui parlait des avantages et des risques de vivre dans un univers qu’on a crée. De vivre en décalage par rapport à la réalité. Alice entrera en effet dans un monde qu’elle a créé, mais choisira tout de même d’en sortir. Elle souhaite sortir de cet univers fantasque pour réintégrer la société, tout en s’émancipant…
Cette difficulté à choisir entre réalité et fantasme se retrouve aussi chez d’autres personnages de Burton, comme Willy Wonka.
Charlie et la chocolaterie est un film fascinant, joyeux par beaucoup d’aspects, et pour autant très cruel envers les enfants qu’il met en scène – comme le livre de Roald Dahl, d’ailleurs. Willy Wonka est presque un psychopathe : une figure recluse dans sa grande usine, qui décide de convoquer des enfants pour les punir de ce qu’ils sont ! Similairement, de l’extérieur, son usine paraît froide et industrielle, et elle cache un pays des merveilles – où ont toutefois lieu des expérimentations inquiétantes. Même à la fin, si Wonka trouve une forme de rédemption et renoue avec la beauté de l’enfance à travers Charlie, il demeure un personnage qui ne peut vivre hors de la machine qu’il a créée.
Votre livre permet également de mieux comprendre des longs-métrages décriés, ou souvent jugés « déplacés » au sein de la carrière de Tim Burton. La Planète des Singes, notamment, est un très bon exemple.
C’est un film qui a été assez incompris, notamment cette fin très sombre qui évoque le personnage de Prométhée, qui donne son titre à mon livre, avec cette idée d’un éternel recommencement vers le pire. Dans le film, le personnage de Leo ne fait que prendre des mauvaises décisions ; alors que tout le monde prenait ce protagoniste pour un héros – d’autant plus qu’il est joué par Mark Wahlberg – Burton critique à travers lui cette forme de masculinité et lui fera in fine vivre son pire cauchemar. La fin de La Planète des singes est l’une des plus sombres de Burton, avec celle de Sweeney Todd, où l’on retrouve ce mal qui agit par contamination jusqu’à corrompre un jeune garçon, et qui n’est finalement qu’un reflet de la façon dont la société fonctionne.
Vous montrez bien, dans votre livre, que les derniers films de Burton – qui ont été moins bien reçus par la critique – sont toujours très cohérents avec son style et ses obsessions.
La façon dont Burton est traité aujourd’hui est, selon moi, une injustice. On lui reproche d’être un cinéaste de studio alors qu’il l’a toujours été : toute sa carrière s’est faite au sein des grands studios, et il n’a pas eu de raison de les quitter. J’ai aussi l’impression qu’on lui reproche, peut-être plus inconsciemment, de s’attacher encore à ces figures de monstres, dont il dénonce le traitement. Il était l’un des premiers à montrer ces personnages qui sortent de la norme imposée par la société, et c’est devenu très courant au cinéma. Selon moi, cela montre justement à quel point son influence est vaste !
C’est ce que j’essaye aussi de montrer dans mon livre : Burton ne s’est jamais trahi, son œuvre est d’une grande cohérence (esthétique, thématique) et, pour autant, il a su évoluer aussi, il n’est pas dans la répétition éternelle de ce qu’il a déjà fait. On peut ne pas aimer, on peut trouver ses films inégaux, mais le simple fait de le voir se tourner vers une série comme Mercredi montre bien sa capacité à évoluer et s’adresser à une nouvelle audience.
Entretien réalisé par Robin Berthelot
Merci à Benjamin Fogel.
Publié le 23 avril 2026
14 x 18,3 cm - 192 pages.
Galerie photos
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