Le 20 mars 2026
- Acteur : Louise Chevillotte
Crédit visuel © Delphine Ghosarossian
Nous avons longuement échangé avec la comédienne, et désormais metteuse en scène, autour de sa carrière et de sa passion pour la poésie, le théâtre, le cinéma, la diversité et l’altérité.
Révélée en 2017 par Philippe Garrel dans L’amant d’un jour, Louise Chevillotte a depuis tracé sa voie, au théâtre comme au cinéma, alternant des rôles complexes dans des films aussi divers que Le monde après nous, À mon seul désir ou La condition. Sans oublier de fréquenter assidument les plateaux de théâtre, où elle témoigne de sa passion des mots et de la poésie. Elle vient d’ailleurs de mettre en scène ses deux premiers spectacles, "Quand je ne dis rien je pense encore" puis "L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang", et a même réalisé son premier documentaire, Si nous habitons un éclair. Nous avons longuement échangé avec cette artiste talentueuse et gracieuse qui s’est livrée comme rarement sur ses passions et convictions.
Avant d’évoquer en détail votre parcours et votre actualité, revenons aux origines de votre vocation pour le jeu. C’est bien par amour du théâtre, de la poésie, par admiration pour votre mère, la comédienne Cécile Magnet, et par la découverte d’Hamlet mis en scène par Thomas Ostermeier, que vous avez décidé de monter sur les planches ?
Hamlet est vraiment le spectacle qui m’a permis d’assumer mon désir d’être comédienne. Ma mère avait beau être la femme la plus heureuse du monde en raison de son métier, même si elle en souffrait aussi car c’est un métier difficile, elle m’incitait à ne pas suivre cette voie. Je voyais qu’elle s’éclatait, qu’elle faisait des choses passionnantes, j’aimais son mode de vie et sa liberté. J’ai donc tourné un peu autour de son univers. J’ai pensé à être photographe, monteuse, cinéaste, et puis en voyant ce spectacle et la performance du comédien Lars Eidinger, j’ai affirmé mon désir de devenir actrice. Par ailleurs, je suis effectivement habitée par une histoire de transmission, de passation car ma mère était une passionnée de poésie et elle m’a transmis cette amour. Elle me faisait lire des aphorismes, des poèmes, parfois elle m’en écrivait. Dès lors, j’ai toujours eu envie d’être dans la poésie d’une manière ou d’une autre, de travailler avec le poème, de transmettre des textes poétiques.
C’est toujours complexe d’expliquer ce genre de choses, mais qu’est ce qui vous séduit autant dans la poésie ?
Je dirais tout simplement qu’elle m’aide à vivre. J’ai l’impression que les poètes se permettent de faire un pas de côté, de regarder la vie frontalement. Nous avons tous l’occasion dans nos vies, pour des raisons multiples et variées, de foncer dans des choses prosaïques, quotidiennes et de ne pas nous poser de questions fondamentales. Mais en lisant de la poésie, nous sommes toujours reconnectés à pourquoi nous sommes sur terre, pourquoi nous sommes vivants, ce que cela signifie d’aimer, ou comment nous regardons le monde. Cela nous permet de nous confronter à la réalité sans phare. Je suis quelqu’un d’assez intense. J’ai besoin de ce rapport au réel que me permettent les poètes. Cela m’aide à habiter le monde. Je suis une amoureuse de la vie mais j’ai besoin de la poésie pour vivre. Les poètes ont un rapport au réel, à la vérité, une exigence face à la réalité qui me touche. C’est passionnant de voir comment, par le langage, on peut essayer d’aller au plus près de la réalité, ou de sa perception de la réalité, et la partager aux autres. Dans le cas contraire, nous sommes tous enfermés dans notre subjectivité. Il y a autant de manière de vivre et de voir le monde qu’il y a d’êtres humains. Lever le voile sur son intimité et son rapport au monde, c’est un acte d’une générosité immense. C’est ce qui nous permet d’être ensemble.
Lorsque vous êtes sur scène, est-ce votre moteur que de rendre des langues complexes plus accessibles ?
J’ai parfois l’impression qu’il y a comme un manque dans l’enseignement du théâtre. Quand on forme des comédiens, on forme aussi des diseurs, des passeurs de texte. Or, parfois, quand je vais au théâtre, il y a des choses que je ne comprends pas. Même quand j’écoute de la poésie, je peux parfois me sentir exclue. Être interprète nécessite une immense humilité. Très souvent, quand on est un jeune comédien, on a tout de suite envie de jouer, d’incarner. Mais un interprète est comme un violoncelliste. Il ne peut pas se lancer dans de grands élans musicaux avant d’avoir déchiffré une partition. Pour un comédien, sa partition, c’est d’abord le texte. Nous devons nous approcher au plus près de sa grammaire, de sa syntaxe, et de comment il fonctionne. Il faut réfléchir et travailler pour rendre intelligibles les passages les plus obscurs. Cette première étape est souvent manquée. Comme si le talent pouvait suffire. Mais avant le talent, il y a d’abord la compréhension de l’intelligence du texte. Et cela demande du travail. Quand je suis avec un texte, je passe énormément de temps à l’étudier avant même de l’apprendre ou de le jouer. Je suis dans l’intimité de sa langue. C’est ainsi que l’on peut rendre intelligible des choses qui paraissent, de prime abord, élitistes ou obscures.
L’art populaire n’est pas un art nivelé par le bas. Au contraire, il consiste à rendre accessible des choses complexes. Je m’inscris vraiment dans cette veine-là. Mais cela demande de créer un espace-temps privilégié, où l’on peut créer une possibilité d’écoute. C’est un vrai travail de dramaturgie. Comment peut-on rendre accessible des choses qui nécessitent une exigence dans l’écoute ? Cela me passionne, aussi bien comme metteuse en scène que comme interprète. J’ai besoin d’être comprise. J’éprouve comme dans une sorte de vertige sur un plateau de théâtre car je sens que je vais partager quelque chose que j’aime avec des spectateurs à l’écoute. De tels espaces sont précieux. Le sacré qui demeure encore dans une salle de cinéma, ou dans une salle de spectacle avec un public vivant, cela me donne toujours envie de pleurer. C’est magique.
Vous êtes justement à l’affiche depuis quelques mois de la pièce "Thérèse et Isabelle", une histoire d’amour lesbienne. C’est rare de voir de telles œuvres sur les planches.
La metteuse en scène, Marie Fortuit, a su adapter ce monument de la littérature de Violette Leduc qui avait été comme mis de coté. Aujourd’hui, j’ai le désir de transmettre des langues oubliées ou invisibilisées. J’ai vraiment l’impression d’être une passeuse. C’est à cet endroit que j’ai envie de travailler, en faisant connaître des textes du passé, qui n’ont pas été mis en valeur parce qu’ils ont été écrits par des femmes ou parce qu’ils traitaient de sujets qui étaient considérés comme mineurs à l’époque.
Et vous venez de vous lancer dans la mise en scène avec votre seule en scène "Quand je ne dis rien je pense encore" où vous transmettez la poésie de Camille Readman Prud’homme, puis avec votre spectacle "L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang", inspiré du roman éponyme de Claudie Hunzinger et du documentaire de Robin Hunzinger.
Cela faisait longtemps qu’un désir d’expression en mon nom propre me titillait, et j’ai enfin décidé de l’écouter il y a quelques années. J’ai mis du temps pour monter ces productions, pour trouver les dispositifs et les équipes avec lesquelles je voulais travailler. Cette étape de mon parcours marque un peu le début de ma liberté, comme un nouveau cycle que j’ouvre. Désormais, dès que j’ai un coup de cœur littéraire, je sais que je peux le mener à la scène. J’ai envie de le protéger, de le creuser, de le partager. Ici, cela prend deux formes différentes. L’une où je suis seule sur le plateau et une autre ou je suis uniquement à la mise en scène. Mais dans les deux cas, mon but est de faire découvrir des langues un peu secrètes. Camille Readman Prud’homme est une poétesse québécoise. J’aimais tellement son texte, dont l’intimité est si vibrante, que je devais le partager avec le public.
Quant à "L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang", je voulais faire découvrir cette langue qui dormait depuis un siècle dans une armoire et était pour moi la preuve que les jeunes filles de cette époque, dans les années 1920, même issues de milieux populaires, savaient aimer, écrire, et être libres. Alors que le récit dominant qu’on nous fait des femmes, c’est qu’elles n’ont fait qu’éduquer leurs enfants et tenir leur maison jusqu’aux années 70 où il y a eu une libération. Mais c’est faux. L’histoire du féminin a été lavée. Mais lorsqu’on fouille dans les histoires individuelles, on se rend compte des empêchements, des libertés, des fulgurances. J’ai l’impression que c’est mon devoir de femme artiste et de féministe d’aller chercher dans le passé ce qu’on a voulu nous cacher. Ce sont les fondements de mon désir de mise en scène : la poésie et la mise en lumière de textes oubliés.
Venons en à votre parcours au cinéma. Si "Hamlet" a été déterminant dans votre vocation de comédienne, quelles sont les œuvres cinématographiques qui vous ont marquées ?
Les films avec Laurel et Hardy ou de Charlie Chaplin m’ont beaucoup surpris lorsque je les ai découverts avec ma grand-mère quand j’étais enfant. Les ressorts comiques y sont extraordinaires. Tout comme chez les Marx Brothers. Ma mère achetait le journal Le Monde lorsque j’étais adolescente et chaque week-end, il y avait un numéro spécial avec un DVD. Ma cinéphilie s’est construite là dessus, avec des œuvres de Jean-Luc Godard, de Federico Fellini, ou encore d’Ingmar Bergman, qui m’a bouleversée avec Sonate d’automne ou Cris et chuchotements. Sans oublier David Lynch et Akira Kurosawa. J’ai été très vite confrontée à un cinéma exigeant. Et cela s’est poursuivi lorsque des amis plus cinéphiles que moi m’ont incitée à découvrir les œuvres de Robert Bresson ou d’Éric Rohmer. J’ai toujours été sensible aux histoires fortes mais portées par une mise en scène exigeante. Sans quoi, je passe à côté.
Contrairement au théâtre où vous accompagnez un personnage sur la durée, lorsque vous tournez au cinéma, vous êtes dans un tout autre processus de travail…
Au cinéma, je creuse davantage l’intimité d’un rôle. Au théâtre, je passe par le rapport au texte. C’est un travail de recherche. Au cinéma, tout passe par notre corps, notre visage et nos émotions que nous mettons au service d’une mise en scène et de nos partenaires. Je deviens une sorte de caisse vibratoire d’émotions qui ne cesse de se renouveler à chaque tournage puisque les histoires changent, les cinéastes changent, les partenaires changent. Je m’y sens comme dans un laboratoire d’émotions. J’ai vécu des aventures artistiques extraordinaires au cinéma. Et qui se sont avérées différentes à chaque fois. À tel point que j’ai toujours l’impression de me retrouver sur un plateau pour la première fois. Même si désormais je comprends toute la technique d’un tournage. Je sais l’endurance que cela nécessite de tourner plusieurs prises, de travailler plusieurs axes. Un tournage est d’autant plus magique lorsqu’il y a un alignement de planètes, avec une vraie rencontre entre votre être, votre personnage, vos partenaires de jeu, votre metteur en scène et l’histoire. C’est quelque chose qui touche presque au miraculeux.

- Éric Caravaca et Louise Chevillotte dans "L’amant d’un jour"
- © SBS Distribution
Au delà de la poésie, l’une des thématiques qui revient probablement le plus dans votre carrière, c’est l’amour. Et cela dès vos débuts sous la direction de Philippe Garrel dans L’amant d’un jour.
À mes débuts dans le cinéma, j’ai eu la chance de travailler avec des metteurs en scène très exigeants, dont la filmographie me passionnait, j’étais davantage une cinéphile sur un plateau qu’une actrice. J’étais si curieuse de voir comment ces cinéastes fonctionnaient. Puis je me suis fais comme attraper. Je ne pensais pas que je pourrais autant aimer jouer devant une caméra car j’avais la sensation que la langue est souvent plus pauvre, ou plus quotidienne, au cinéma qu’au théâtre. Je lisais des scénarios avec des histoires qui me plaisaient mais dont les textes ne m’attiraient pas tant que cela en termes de jeu. C’est là que j’ai compris à quel point, au cinéma, c’est tout le sous-texte qui compte. C’est le royaume de l’affect, de l’indicible.
Dès lors, je ne pensais qu’à jouer et être sur un plateau. Puis, après quelques années, j’ai constaté qu’au début de ma carrière cinématographique, je ne jouais que des amoureuses. Or il y a d’autres choses que j’ai désormais envie d’explorer. C’est ainsi que j’ai constaté que, à un certain endroit, le cinéma avait moins d’inventivité pour les rôles féminins que le théâtre où j’avais accès à des personnages plus complexes. Je sais qu’aujourd’hui, jouer une amoureuse qui ne serait qu’une amoureuse me procurerait un vrai manque. Ce n’est plus ce que j’ai envie de raconter. C’est normal. Je change. Je n’ai plus vingt ans. J’ai conscientisé le fait qu’on avait tendance à enfermer les femmes dans un rôle d’amoureuse. J’aime que l’amour soit une puissance et puisse permettre un dépassement de soi, un changement de parcours, une métamorphose. Alors, même si L’amant d’un jour est un film que j’aime et dans lequel j’ai adoré tourner, je n’aurais plus envie de jouer dedans aujourd’hui. Désormais, la dimension amoureuse qui me porte, c’est une dimension de fougue, de dépassement de soi.
Plus que l’amour, il y a aussi la notion de rencontre qui vous suit. C’est le cas dans des films comme After, d’Anthony Lapia, qui s’intéresse à une rencontre entre deux personnes qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre ?
Tout simplement parce que leur rencontre se déroule dans le monde de la nuit où les gens n’ont plus de profession, ni de milieux sociaux. Dans une boîte de nuit, on ne se demande jamais mutuellement ce qu’on fait dans la vie. Dans une fête, on boit, on danse, on se sert, on se frôle, on s’embrasse. C’est une sorte de balayage social, une petite utopie. On sort de son rang. Les cartes sont rebattues.
Le monde après nous, de Louka Ben Salah-Cazanas, est aussi un film sur une rencontre dont va découler une vraie et belle histoire d’amour, très douce, tendre, pure, mais aussi éprouvée par des vents contraires.
C’est un film sur la difficulté de l’amour. Comment être deux dans un monde complexe et précaire ? J’ai une grande admiration pour mon partenaire Aurélien Gabrielli qui est comme un Jean-Pierre Léaud moderne, avec sa poésie propre, complètement décalée et en même temps très simple. C’est un film très doux, qui dresse le portrait d’une époque, avec ce garçon issu d’un milieu populaire qui rêve d’être écrivain alors que tout se refuse à lui. Il veut avoir un bel appartement parisien, il veut être avec sa copine et se retrouve dans la précarité du siècle qui est l’uberisation. Il lui faut beaucoup de courage et le fait de se confronter à la dure réalité de ce monde va lui permettre d’écrire.
Et trouviez-vous davantage de nuances et de complexités dans votre personnage plutôt que dans ceux de vos débuts ?
C’est une femme qui a une complexité, ses secrets, ses mystères, ses impossibilités. Elle est en lutte, et donc intéressante à incarner même si le film n’adopte pas son point de vue, mais celui de son compagnon. Ce qui était intéressant, c’est qu’on recevait le scénario au compte-gouttes. Nous étions dans une économie très précaire. On tournait deux jours puis on s’arrêtait une semaine, puis on reprenait quand les gens étaient disponibles. L’équipe était si restreinte. Le chef opérateur a tout fait lui-même : le lumière, le cadre. Et pourtant, c’est un vrai film de cinéma. Les personnages se sont construits de manière hirsute. On apprenait leur parcours au fur et à mesure du tournage. Des enjeux ont changé. La fin a changé. Mais c’était hyper vivant.
Et que dire d’À mon seul désir, de Lucie Borleteau, où votre personnage vivait une histoire d’amour passionnée avec celui incarné par Zita Hanrot, dans un film plein d’émotion, de romantisme et de sensualité ?
Pour moi, ce film a clairement marqué une rupture. J’avais beaucoup travaillé avec des hommes, et j’ai aimé cela, mais ici, j’ai pu aller plus loin dans le dialogue, l’échange, la confiance, dans la compréhension mutuelle avec ma réalisatrice. Et surtout, j’ai pu investir la complexité de mon personnage, en y intégrant tout mon féminin. Comme si je bricolais des bouts de moi-même. J’ai compris que dorénavant, dans ma carrière d’interprète, je souhaitais explorer des pans entiers de la femme que je suis, et ne plus me sentir piégée dans un rôle qui ne serait qu’une amoureuse. J’avais accès à une complexité totale. Je sentais que la mise en scène était comme mon adjudant. La caméra n’était jamais intrusive. Mon regard sur le personnage était pris en compte dans le film. C’est de la mise en scène pure. Et c’est très libérateur pour un interprète.
Pour ma part, ce film, à l’instar du Monde après nous ou même de La condition, de Jérôme Bonnell, dans lequel vous avez tourné récemment, est empreint d’une vraie grâce. Comment peut-on atteindre un état de grâce au cinéma ?
Un état de grâce, c’est un moment où tout converge : la mise en scène, une fluidité dans le rythme, une adéquation parfaite entre nous-mêmes, notre partenaire et ce que l’on dit ou ressent. C’est une espèce de mystère qui fait que, tout d’un coup et sans aucun effort, tout est juste, tout vibre, tout est bouleversant. C’est très rare d’atteindre ces pures moments d’abandon. C’est ce que j’aime ressentir. Après, l’humilité d’un acteur est de savoir que l’on ne convoque pas la grâce. On peut éventuellement tout mettre en place pour qu’elle survienne, pour qu’elle nous traverse, mais ce n’est pas nous qui décidons. Sur huit prises, il va y avoir un moment de grâce que la caméra va saisir. C’est la magie du cinéma. Mais ces trois films sont ceux où je me suis sentie le plus habitée par un sentiment de liberté et d’abandon. D’où cette sensation de grâce.
Pour revenir sur À mon seul désir, c’était aussi la première fois que vous tourniez une histoire d’amour entre deux femmes.
Ce qu’il y a de merveilleux dans les amours féminines, c’est qu’on sort de la pure question du désir qu’il peut y avoir dans les histories d’amour hétérosexuelles, où les deux amants vont se dompter. Ce que j’avais d’ailleurs aimé jouer précédemment. Mais dans À mon seul désir, il y a quelque chose de l’ordre de la connivence, de la confiance, de l’abandon, du lâcher prise, où chacune peut être absolument elle-même. C’est de cet endroit d’abandon que naît l’amour. J’étais heureuse de mettre à l’honneur ce qu’est une histoire d’amour entre deux femmes. Ce sont des relations tellement puissantes, riches, délicates, précises.
Il y a tout un champ du cinéma qui s’est privé des histories lesbiennes pendant très longtemps. Ici, on ne filme pas seulement deux amoureuses, mais deux femmes qui s’aiment. C’est une vraie déclaration d’amour aux femmes que de filmer des femmes qui aiment les femmes. Et pour cela, ce film m’a changée intimement.
Pourquoi avons-nous besoin de ces histoires ?
Pour ma part, voire deux hommes dans un rapport amoureux à l’écran a changé mon rapport au masculin. Et cela m’a fait du bien. Nous avons besoin d’altérité. Or, nous avons enfermé les femmes dans un regard masculin, où elles sont un objet de désir. Dès lors, il y a un moment où la femme ne peut pas exister par rapport à la femme. Et on se prive de tous ces rapports de sororité qui existent mais grandissent et s’assument depuis que l’art leur laisse une place. C’est un immense trou de la culture cinématographique.
Quand j’ai proposé l’adaptation de "L’Incandescente ou le Gang des cracheuses de sang", certains théâtres ont refusé sous prétexte qu’ils avaient déjà programmé une autre pièce lesbienne, en l’occurrence "Thérèse et Isabelle", dans laquelle j’avais joué l’année précédente. Et alors ? On ne dirait jamais la même chose pour une histoire d’amour hétérosexuelle. Combien de théâtres programment "Roméo et Juliette" puis "Phèdre" la même année ? Et quand je monte "L’Incandescente et Le Gang des cracheuses de sang, je ne monte pas une histoire lesbienne, je monte l’histoire d’une femme. Mais je suis tout de suite renvoyée à l’orientation sexuelle des personnages. On m’a reproché que c’était une histoire militante. J’ai affirmé que c’était avant tout une histoire forte qui a existé et doit être racontée. En se privant de ce genre d’histoires, notre matrimoine est trouée. C’est comme si les histoires lesbiennes étaient acceptables mais en petite quantité. Comme si cela devait rester un échantillon. Donc de telles œuvres existent mais demeurent minoritaires et complexes à produire.

- l’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang
- © Marie Gioanni
Ne le prenez pas mal… mais si ces œuvres demeurent minoritaires, n’est-ce-pas parce que l’homosexualité est elle-même minoritaire ?
Il y a plus d’hétérosexuels que d’homosexuels car nous sommes dans une société « hétéro centrée ». Combien de jeunes gens acceptent leur homosexualité tardivement, à vingt-cinq, trente ou trente-cinq ans ? C’est parce qu’ils ont été nourris de récits, dans les films comme dans les livres ou les contes, où l’on voit principalement des histoires d’amour entre un homme et une femme. La société nous dresse à être hétérosexuel. Dans une société plus ouverte, où la norme serait de dire « soyez ce que vous voulez », je serai curieuse de savoir si l’homosexualité serait toujours aussi minoritaire. Il y a beaucoup d’empêchements, de personnes qui refoulent.
Et d’ailleurs, admettons que les homosexuels représentent une part minoritaire de la société à hauteur de 15 %, il n’y a pas pour autant 15 % de films en lien avec l’homosexualité. Cela reste sous-représenté. Et peu de cinéastes ont su raconter ces histoires jusqu’à récemment, hormis Chantal Akerman et Catherine Corsini. Elles ont été les seules à parler des lesbiennes durant des années alors qu’elles n’étaient pas les seules cinéastes lesbiennes.
Avez-vous une explication à ce phénomène ?
Le problème est toujours le même : les femmes accèdent moins au métier de cinéaste car elles se sentent moins légitimes et donc moins poussées à embrasser une telle carrière. Et une fois qu’elles y arrivent, elles peinent à faire leur place car il y a beaucoup de misogynie, de sexisme. Je me rappelle lorsque j’ai joué dans L’Événement d’Audrey Diwan qui a peiné à produire son film car on lui avait fait remarquer qu’il y avait déjà eu précédemment un long-métrage sur l’avortement… So what ? Combien y-a-t-il eu de films sur la police, sur la justice, ou sur Batman ? Les lesbiennes sont toujours perçues comme un sujet. C’est une erreur. Il suffit de voir un chef-d’œuvre comme Mulholland Drive qui est surtout une plongée dans une psyché humaine.
L’importance de la représentation est fondamentale. Dans une société où des films comme Le secret de Brokeback Mountain ou Call Me by Your name sont très rares, et très difficiles à faire, l’homosexualité reste un sujet minoritaire, voire un peu décadent. Aujourd’hui encore, il y a de nombreuses familles où c’est une honte, un tabou. La beauté du cinéma, c’est que tu rentres dans des histoires personnelles, tu rencontres la complexité des personnages, tu comprends des chemins. C’est passionnant de laisser les personnes embrasser leur propre destinée. Pendant que la société cloisonne, moralise, enferme, le cinéma et l’art en général nous permettent d’entrer dans une subjectivité autre que la nôtre. C’est ça l’altérité.
Les belles choses que vous dites me rappellent une phrase que vous avez prononcée il y a peu : « le langage enchante la vie »…
Quand on sait nommer, échanger, honorer le langage, il n’y a pas de violence possible. Si le débat politique est à un tel niveau de violence, c’est parce qu’on ne cesse de transformer le sens des mots et de tricher avec la langue. Or une langue, ça se respecte, ça s’habite, ça se change, ça se pense, mais il faut la connaître. Aujourd’hui, je suis effrayé par ce qu’on fait du langage. D’où la nécessité de revendiquer et de défendre l’importance de la poésie dans notre société, en lui offrant des espaces. Certains de mes apprentis comédiens sont très friands de rap, qui est la poésie populaire contemporaine. Et leurs punchlines préférées sont toujours les phrases les plus métaphoriques, construites, alambiquées, intelligentes. Cela prouve à quel point ils aiment la virtuosité langagière.
C’est quand la langue nous élève, nous cueille et nous surprend qu’elle nous fait dévier du réel pour nous ramener au réel autrement. C’est là que l’on peut rentrer en connivence. On veut nous fait croire que les artistes sont élitistes et pratiquent un art anti-populaire. C’est archi-faux. C’est en prenant les gens pour des cons qu’on devient dogmatique et totalitaire. Au contraire, il faut avoir la certitude que l’intelligence, la virtuosité et la fulgurance sont accessibles et destinées à tous.
C’est aussi dans une volonté de transmission et d’ouverture que vous avez créez la classe préparatoire « Horizon Théâtre » ?
Lorsqu’on constate que dans les écoles supérieures d’art dramatique, il y a, le plus souvent, principalement des bourgeois, des Blancs et des enfants d’artistes, cela peut vouloir dire deux choses : soit les Noirs, les Arabes, et les jeunes issus de milieux populaires sont tous de mauvais comédiens, soit le théâtre est un sport de riches. Ces deux affirmations sont fausses. La vérité, c’est que plus les plateaux de théâtre, comme de cinéma, s’éloignent de la société, et donc de toutes les origines sociales et ethniques, plus la population s’éloigne des récits dominants et se convainc que l’art n’est destiné qu’aux Blancs et aux riches.
Dès lors, il est absolument nécessaire, voire vital, que les écoles d’art dramatique s’ouvrent à toutes les strates de la population française. Tout le monde doit pouvoir être formé avec la même exigence et les mêmes outils. Aujourd’hui, le travail s’avère fructueux car on constate qu’il y a une plus grande pluralité sur les scènes de théâtre. Et les salles se remplissent à nouveau. C’est une question de représentation, d’identification. J’ai besoin de voir des lesbiennes sur scène, ou des Noirs qui n’ont pas la diction parisienne. J’adore entendre des accents, ou le phrasé des quartiers… Non pas parce que c’est exotique, mais parce que c’est le réel. C’est en racontant des histoires différentes qu’on élargit notre vision du monde, notre rapport au réel, et c’est là qu’on peut faire société.
Concrètement, comment se passent les séances au sein de cette classe ?
Elle s’adresse à des personnes qui n’ont ni les moyens financiers, ni les codes pour préparer les concours aux grandes écoles de théâtre. Donc nos cours sont gratuits et on paye les concours. C’est une manière de sortir de la discrimination positive car nos étudiants préparent les mêmes concours d’entrée dans les mêmes grandes écoles de théâtre que n’importe quel autre candidat qui semblerait, a priori, privilégié. On les prépare de manière intensive, avec beaucoup de travail, pour qu’ils soient à un niveau égal.
Et lorsque j’entends qu’un de nos candidats a été accepté parce qu’il est Noir, j’affirme haut et fort que c’est avant tout parce qu’il raconte quelque chose d’inédit, avec ses mots, ses origines, son parcours, sa sensibilité, son émotion, sa manière d’habiter la langue. Le théâtre, c’est l’étonnement, la surprise. Moi-même, lorsque j’étais jurée au Conservatoire, j’ai été surprise d’entendre des candidats réciter des textes d’Aimé Césaire ou de William Shakespeare comme je ne l’avais jamais entendu auparavant. C’est cela qui rend un art vivant. Si on veut tuer le cinéma et le théâtre, alors on continue de jouer entre nous, entre fils de professeurs et d’ingénieurs, en racontant des histoires de bourgeois dans des appartements parisiens. Et là, on peut être sûr que les salles seront vides.
En plus d’avoir assuré l’adaptation et la mise en scène de vos deux derniers spectacles, vous avez également réalisé récemment votre premier documentaire, Si nous habitons un éclair, où vous partez comme en quête de l’âme et de l’esprit de votre mère, qui nous a quittés il y a quelques années. En quoi ce projet était-il une nécessité pour vous ?
Tout a commencé parce que j’étais furieuse de constater qu’on avait aussi peu de rapport à la mort dans notre société. J’ai eu envie de créer un espace pour nos morts et ce film s’est imposé car le cinéma n’est pas quelque chose d’éphémère. Au contraire, il est éternel. J’avais besoin de créer comme un temple où il y aurait un espace pour nos morts, et pas que pour ma morte. S’il y a bien une chose commune dans la vie, c’est de perdre un être cher… et de mourir. On a toujours l’impression d’être seul au monde lorsqu’on perd quelqu’un. Alors pourquoi n’y aurait-il pas un espace où l’on pourrait se confier des choses, se dire ce que l’on ressent ? Comment survit-on à la perte d’un être cher ? Comment côtoie-t-on le chagrin ? Comment en fait-on un compagnon pour toujours ? Comment a-t-on le droit d’oublier sa morte ? Ou, à l’inverse, comment a-t-on le droit d’y penser tous les jours ? Le chagrin n’est pas une ligne droite. C’est un enchaînement de vagues. On peut rire au moment de la mort d’un être aimé puis être dévasté cinq ans plus tard. Lors des projections du film, des spectateurs viennent me parler de leurs morts. Dès lors, il y a un endroit où la mort n’est plus terrifiante, mais devient un espace de partage. J’avais envie qu’on retrouve du commun avec la mort.
Dans un sens, la mort de ma mère a été décisive car c’est à sa disparition que je me suis mise à créer pour moi-même. C’est comme si elle m’avait autorisé à devenir metteuse en scène et à ne plus être seulement interprète. Maintenant, j’ai besoin de m’exprimer à travers des médiums aussi divers que la poésie, le jeu, la mise en scène, le théâtre, le cinéma, le documentaire, afin de questionner comment nous pouvons habiter le monde.
Je me permets une dernière question un peu personnelle : comment allez-vous ? Après tout, vous êtes si jeune, et vous avez toute une vie à vivre sans la présence physique de votre mère à vos côtés… et pourtant vous semblez si rayonnante qu’on ne pourrait pas imaginer qu’un tel drame ait pu vous toucher…
En plus de m’avoir offert un amour inconditionnel, ma mère était aussi mon alter ego. Elle voyait tous mes travaux. Je voyais tous les siens. On en parlait. Son amour, son regard et ses questionnements me manqueront chaque jour. Mais, paradoxalement, je me sens tellement chanceuse d’avoir reçu tout ce qu’elle m’a donné. Et même si j’aurais aimé la connaître davantage, je me dis que j’ai déjà eu la chance de la connaitre. Donc je vais bien. Il y a des jours où j’ai l’impression que c’est insoutenable… et d’autres jours où j’aime à penser que c’est grâce à elle que je me sens aussi vivante, que j’ai l’énergie pour faire autant de choses. Je fais tout pour elle. Et je suis contente de pleurer. J’aime mon chagrin. Il me dit qu’elle est toujours là.
Propos recueillis par Nicolas Colle
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