Le 3 janvier 2026
- Réalisateur : Lav Diaz
- Distributeur : Nour Films
- Festival : Festival de Cannes 2025
Rencontre avec le cinéaste philippin Lav Diaz, de passage à Paris à l’occasion de la sortie de son film Magellan, sorti au cinéma mercredi 31 décembre 2025.
Votre film est d’une beauté tragique, presque épuisante, nouée à une immense destruction, dès les premiers plans. Quelque chose nous est arraché, littéralement de notre ventre. Vous nous plongez dans une expérience esthétique de la douleur comme de la catharsis.
Ce viol est culturel et politique, c’est une longue dépossession. Il s’agit pour moi de me confronter à cette histoire qui n’a jamais été racontée du point de vue de celles et ceux qui l’ont vécue. C’est très simple, vous savez Nadia, je veux nos regards, nos voix, montrer nos images, notre point de vue. Et non plus celui qui existe depuis des siècles. Notre histoire a été filmée et racontée par l’Occident qui a façonné nos imaginaires. Avec Magellan, je voulais me réapproprier notre histoire, afin de libérer nos âmes.
Ce n’est pas uniquement un film que vous avez réalisé : c’est un acte de guérison, un rituel d’exorcisme.
Il faut commencer par la confrontation et pour se guérir, il faut utiliser notre propre savoir vernaculaire, nos propres termes, avec les outils du langage cinématographique. Cela commence par la prise de conscience que tout a été arraché et détruit par le monde occidental. Même nos noms, nous les avons perdus. Notre spiritualité a été effacée. Tout a été perdu et j’ai eu besoin de le dire et de le montrer dans ce film, avec les moyens du cinéma.
Face à la beauté, presque insoutenable, de votre film, je me suis demandée si, comme le faisait Akira Kurosawa, vous aviez dessiné votre film avant de le tourner ?
Même si je n’ai pas vraiment dessiné mon film, j’ai fait énormément de recherches sur une culture qui a été détruite. Sur cette expédition de Magellan, il n’y a aucune archive ni même aucun récit raconté du point de vue des Philippins. Tout ce qui existe provient des Occidentaux. Il y a bien évidemment le récit d’Antonio Pigafetta, marin et chroniqueur de Fernand de Magellan. Il a décrit comment nous étions à cette époque, à savoir des personnes toujours nues, sans chaussures, peinturlurées et portant d’étranges outils. J’ai dû imaginer et inventer ce qui n’a pas été raconté, ce que nous étions vraiment. C’est en faisant le film que j’ai retrouvé ce que nous étions, avant cette destruction.

- Gael García Bernal
- © 2025 Nour Films. Tous droits réservés.
Vous portez ce film depuis plus de huit ans. Pourquoi Magellan maintenant ?
Parce que c’est devenu encore plus urgent d’en parler aujourd’hui. Vous pouvez sans hésitation relier Poutine à Trump. Il y a tant de mythomanes au pouvoir, des personnes qui délirent le réel. Ils ont été créés et soutenus par toute une mythologie, que ce soit celle du succès, ou de l’aventure comme pour Magellan. Tout est fabriqué et diffusé pour que cela marche. Trump a été créé par Steve Bannon, un producteur et homme des médias d’extrême droite. Il partage avec Poutine une même vision du monde, une construction idéologique fabriquée de toute pièce. Prenons Lapu Lapu qui, selon le biographe et compagnon de voyage Antonio Pigafetta, aurait tué Magellan. Lapu Lapu serait le premier héros national philippin ; or c’est une invention, il n’y a jamais eu de Lapu Lapu. Tout est mythe. C’est un des grands malentendus qui entoure Magellan. Tout ce populisme, cette fabrication des mensonges et de mythes falsificateurs, le contrôle des populations maintenues dans l’ignorance. Où le discours de la légende est plus réelle que le réel lui-même. Nous en avons la preuve tous les jours avec Poutine, Trump, ou Xi Jinping, des meurtriers de masse et pourtant acclamés. Ils sont imbattables car ce sont des mythes et comment vraiment vaincre la mythologie ?
Avez-vous imaginé un monde sans Magellan ?
Oui bien sûr ! S’il n’avait pas débarqué avec sa flotte, je suis persuadé que nous serions meilleurs que nous le sommes maintenant. Nous aurions été différents évidemment, mais nous aurions créé notre propre destinée, avec nos dieux et nos spiritualités.
J’ai le sentiment que vous êtes très proche de Béatrice et de son intimité, notamment du prix à payer pour la création...
La société aux Philippines est très matriarcale, et nous sommes aussi très machos. Au sujet de Béatrice, il n’y a presque rien. Elle est décrite par très peu de personnes, des proches de Magellan ; il y a son meilleurs ami Duarte Barbosa et la sœur de Barbosa. J’ai beaucoup rêvé et imaginé sur elle... Le projet de Magellan a tout d’abord commencé avec Béatrice, je voulais faire un film sur ce personnage mystérieux. Elle était si importante pour Magellan mais elle demeure en retrait. À l’origine, je voulais même faire un opéra-rock sur elle, puis le projet a évolué durant l’écriture. J’ai actuellement de quoi faire un film sur elle, j’ai suffisamment de rush. Pour Magellan, sur tout ce que j’ai tourné, trois heures ont été montées. Nous avions choisi une autre actrice pour le rôle de Béatrice, qui s’est désistée. C’est Ângela Ramos qui interprète le personnage : elle est étudiante, a très peu joué mais est surtout une jeune cinéaste. Lorsqu’elle est arrivée, j’ai vu Béatrice. Elle est venue naturellement.
J’ai senti votre âme dans Béatrice, le temps est peut-être venu pour vous de devenir totalement autre, d’accomplir une révolution…
Vous avez visé juste, et vous êtes la première à me dire ça, et franchement j’adore ! Je vous entends. Effectivement Béatrice me hante. Ce que nous vivons est un cauchemar. Je peux comprendre Magellan avec ses contradictions, c’est un homme ordinaire et monstrueux en même temps, mais Béatrice me rapproche de tout. Elle me permet de ne pas vivre dans ma zone de confort, de ne pas rester uniquement dans une certaine fatigue existentielle, une certaine lassitude artistique dans laquelle je peux être submergé. J’ai frôlé la mort après le tournage. Deux jours après la fin du montage, j’ai vomi beaucoup du sang, mes poumons ont explosé. Durant six mois, j’étais en convalescence. J’ai vraiment failli mourir et j’ai eu comme une renaissance.
Propos recueillis par Nadia Meflah

- Ângela Ramos
- © 2025 Nour Films. Tous droits réservés.
Le film : Rarement le cinéaste aura atteint une telle intensité esthétique, presque douloureuse, où la beauté se noue au viol. Viol du monde, viol du vivant, et ce au nom de la raison, celle des hommes de leur temps, avec l’Église et le Capital, main dans la main. Il y a une folie dans ce film qui contamine tout le monde, à commencer par les personnages qui, tous, deviennent, sous nos yeux, des morceaux de chairs, risibles, horribles, pathétiques.
La lacération, telle serait l’expérience que ne cesse de nous faire ressentir le cinéaste, où durant trois heures, dans le silence de la mer, presque intenable, nous sommes menés en bateau par un petit homme, Magellan. Incarné avec une sourde fièvre par Gael García Bernal, celui-là même qui rend fou les matelots perdu dans cet océan Pacifique qui n’en finit pas, Magellan nous est présenté comme un homme déjà putréfié avant même son embarquement pour ce grand pacifique. Obsessionnel, romanesque, homme d’affaire avisé, mais aussi rêveur déchiré par ses doutes et fureurs, il est tout à la fois banal et extraordinaire dans une époque rigide où la loi de l’Église est partout, jusque dans les plis des vêtements qui recouvrent les corps.
Si l’hubris des hommes est ausculté avec une magistrale lucidité, elle est aussi réduite au ridicule, celui qui agite hélas encore les petits chefs de ce monde. C’est aussi toute la réussite de cette fresque intime, violente, que de nous dessiller le regard, promptes que nous sommes à admirer les sirènes d’un certain success-story. Car chez Lav Diaz il n’y a aucune beauté dans le délire des hommes. Si beauté il y a elle est toujours le fait des femmes, à qui leurs sexes comme leurs entrailles sont voués à être arrachés, sacrifiés, mutilés.
Notes sur le cinéaste : Lav Diaz est un réalisateur, scénariste, producteur et monteur philippin, né en 1958 aux Philippines. Connu pour ses films longs métrages au format épique, souvent dépassant les cinq heures, il explore des thèmes liés à l’histoire politique et sociale des Philippines, le traumatisme collectif, la lutte pour la justice, et la résilience humaine. Diaz est considéré comme l’un des principaux représentants du slow cinema, un style caractérisé par des plans fixes, un rythme contemplatif et un engagement profond avec le temps et l’espace. Depuis 1998, il a réalisé dix-huit films et remporté de nombreux prix internationaux, dont le Léopard d’or de Locarno (From What is Before, 2014), l’Ours d’argent de la Berlinale (Berceuse pour un sombre mystère, 2016) et le Lion d’or de Venise (La Femme qui est partie, 2016). Magellan marque son retour en sélection officielle au Festival de Cannes (dans la section Cannes Première) pour la première fois depuis Norte, la fin de l’histoire (Un Certain Regard 2013). Magellan représente les Philippines aux Oscars 2026.
Notes sur Magellan : Fernand de Magellan, navigateur portugais, est né vers 1480, décédé en 1521. Parti de Séville en 1519, à la tête d’une flotte constituée de cinq vaisseaux, il longe la côte d’Amérique du Sud, rencontre un peuple inconnu qu’il nomme Patagons puis, guidé par des pêcheurs indigènes fuégiens, franchit, très au sud des terres connues, le passage qui portera le nom de détroit de Magellan. Il traverse l’océan Pacifique dans sa plus grande largeur et atteint les îles Philippines où, s’impliquant directement dans un conflit entre chefs indigènes, il est tué au combat en avril 1521 sur l’île de Mactan.
Magellan a souvent été considéré comme le premier homme à avoir accompli le tour du monde, bien qu’il en ait parcouru la moitié. En fait cet honneur reviendrait à Enrique, un esclave malais que Magellan avait acheté en 1511 à Mallaca lors d’un précédent voyage, amené en Europe et embarqué avec lui pour son grand voyage. Elcano et les autres survivants de l’expédition furent les premiers Européens à accomplir le tour du monde.
Le tournage a lieu dans les villes de Sampaloc et Mauban à Quezon, aux Philippines, au cours du dernier trimestre 2024, puis dans le sud du Portugal et à Cadix, en Espagne. La production s’est achevée en décembre.
Galerie Photos
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