Rencontre avec une femme éclairée
Le 21 janvier 2026
- Plus d'informations : Le site de l’Académie des Lumières
Barbara Lorey de Lacharrière vient d’être élue présidente de l’Académie des Lumières. Elle est connue pour son engagement en faveur du cinéma d’auteur, sa connaissance fine et profondément humaniste des cinématographies du monde, ainsi que son expérience de programmatrice.
Connue pour son engagement en faveur du cinéma d’auteur, notamment à travers son travail au sein de la FIPRESCI (Fédération internationale de la presse cinématographique), où elle a été jusqu’en 2025 directrice de département en charge de la promotion du Prix FIPRESCI, Barbara Lorey de Lacharrière vient d’être élue présidente de l’Académie des Lumières. Sa connaissance fine et profondément humaniste des cinématographies du monde, ainsi que son expérience de programmation pour de nombreux festivals internationaux, constituent un atout précieux dans un contexte marqué par de fortes tensions identitaires.

- © Académie des Lumières
Membre depuis plusieurs années de l’Académie des Lumières, vous avez déposé votre candidature pour en assurer la présidence. Quelles étaient vos motivations ?
Deux mandats arrivaient à leur terme, et pour la première fois de ma vie, j’ai choisi de déposer ma candidature pour une fonction élective. Ce qui me passionne profondément dans cette association de correspondantes et correspondants étrangers — tous bénévoles — c’est la richesse de sa diversité culturelle et la singularité du regard international porté sur le cinéma français.
Être présidente, c’est pour moi avant tout veiller à préserver et renforcer cette dimension interculturelle.
L’échange entre personnes issues de cultures différentes est un enrichissement mutuel, mais il suppose aussi une attention particulière aux contextes, références et sensibilités de chacune et chacun. Il me semble important que l’Académie valorise davantage les compétences culturelles de ses membres dans les débats, et assume pleinement ce regard “venu d’ailleurs”.
Edward Behr l’avait formulé de manière très juste au moment de la fondation de l’Académie : pour beaucoup d’entre nous, le cinéma a été la fenêtre à travers laquelle nous avons appris à regarder la société française et appréhender sa réalité. Nous observons comment un pays se raconte, se représente, se questionne — ou parfois s’évite — à travers ses films.
À quelles perceptions avons-nous affaire aujourd’hui ?
À quelques exceptions notables près, le cinéma français peut parfois avoir tendance à se replier sur un regard très intimiste. Ce n’est évidemment pas un défaut en soi. Certains cinéastes, comme Emmanuel Mouret, en proposent des expressions remarquables, mais le risque apparaît lorsque ce modèle devient dominant, voire reproductible, au détriment de formes plus audacieuses ou dérangeantes.
Les cinéastes issus d’autres parcours culturels ou sociaux sont souvent plus à même d’interroger la société française autrement, sans posture militante, mais en travaillant sur ses fractures. Les premiers films sont à cet égard particulièrement intéressants : ils portent souvent une énergie, une nécessité de dire, qui ouvre de nouveaux regards.
Je pense par exemple à Little Jaffna de Lawrence Valin, cinéaste né et grandi en France, qui raconte une histoire ancrée dans la communauté tamoule. Ou encore à La Pampa d’Antoine Chevrollier, qui s’éloigne du parisianisme ambiant pour explorer un milieu rarement montré à l’écran, celui de jeunes passionnés de motocross dans un village du Loiret, avec tout ce que cela révèle en creux.
Le cinéma peut — et doit parfois — être une confrontation. Je me méfie des films qui font l’unanimité absolue. Un cinéma vivant est un cinéma qui suscite le débat, accepte la friction des idées, et contribue ainsi à faire évoluer la société.
Quels sont les attendus et les imaginaires qui constituent, selon vous, les perceptions de vos collègues étrangers de l’Académie ?
Il faut d’abord rappeler que tous les membres de l’Académie ne sont pas critiques de cinéma. Certains travaillent pour des agences de presse, d’autres dans des rédactions culturelles, à la radio ou à la télévision. C’est une assemblée volontairement hétérogène, composée de journalistes venus de tous les continents, et dont beaucoup vivent en France depuis de longues années.
Concrètement, le travail de l’Académie s’inscrit dans la durée. Tout au long de l’année, nous voyons les films qui sortent en salles en France et nous nous réunissons régulièrement à Paris pour échanger autour des œuvres vues. Ces discussions nourrissent progressivement des listes de présélection, élaborées de manière collective.
À l’automne, ces listes sont soumises à l’ensemble des membres de l’Académie pour un premier vote, qui permet d’établir les nominations. Un second tour de vote est ensuite organisé afin de désigner les lauréats. Tous les membres à jour de leur cotisation sont invités à participer à ce processus démocratique.
En parallèle de ces réunions en présentiel, nous disposons d’outils de communication plus informels — notamment un groupe de discussion — qui permettent aux membres d’échanger tout au long de l’année, de confronter leurs points de vue et de prolonger les débats au-delà des rencontres physiques. Cette dynamique collective repose sur une véritable émulation critique, nourrie par la diversité culturelle, sociale et générationnelle de l’Académie.
Ce qui me tient particulièrement à cœur aujourd’hui, c’est de réfléchir à des moyens de faciliter encore davantage les échanges linguistiques, afin que chacune et chacun puisse s’exprimer librement, même lorsque le français n’est pas sa langue maternelle.
En termes de perception, je constate que les différences sont souvent davantage générationnelles que strictement culturelles. Quant aux classes sociales, elles restent un grand impensé en France — un angle mort qui se reflète aussi, à mon sens, dans une partie de son cinéma.
Lorsque je suis arrivée en France dans les années 1970, venant d’Allemagne, j’étais animée par un immense enthousiasme. Je quittais un pays que je ressentais alors comme très normatif, parfois étroit, et je découvrais une France portée par un discours puissant sur la liberté — un discours que l’on retrouvait pleinement dans le cinéma français de cette époque.
Ce qui m’a frappée, en revanche, et continue de m’interroger aujourd’hui, c’est l’écart persistant entre cette idéologie très affirmée et certaines réalités sociales. Ce décalage n’a sans doute jamais été totalement comblé.
Les structures de pouvoir, les privilèges et certains réflexes de reproduction — y compris au sein du monde du cinéma — demeurent, malgré les évolutions indéniables.
Mais on peut dire que la plupart de nos membres correspondants étrangers se sentent profondément bien en France, un pays qu’ils ont choisi pour y vivre et y travailler.
Propos recueillis par Nadia Meflah
Le palmarès des Lumières 2026
Meilleur film : L’étranger de François Ozon
Meilleurs mise en scène : Richard Linklater pour Nouvelle vague
Meilleur scénario : Stéphane Demoustier pour L’inconnu de la Grande Arche
Meilleur documentaire : Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi
Meilleur film d’animation : Arco de Ugo Bienvenu
Meilleure actrice : Léa Drucker pour Dossier 137
Meilleur acteur : Benjamin Voisin pour L’étranger
Meilleure révélation féminine : Nadia Melliti pour La petite dernière
Meilleure révélation masculine : Guillaume Marbeck pour Nouvelle vague
Meilleur premier film : Nino de Pauline Loquès
Meilleure coproduction internationale : L’agent secret de Kleber Mendonça Filho
Meilleure image : Manu Dacosse pour L’étranger
Meilleure musique : Warren Ellis, Dom La Nena et Rosemary Standley pour Le chant des forêts
Fondée en 1996 par Daniel Toscan du Plantier, ancien président d’Unifrance et producteur, et par le journaliste britannique Edward Behr, l’Académie des Lumières organise chaque année les Lumières de la presse internationale, décernées par des correspondants étrangers basés en France.
La presse internationale en France joue un rôle essentiel : elle nourrit le débat démocratique par la confrontation des regards et des sensibilités. Le cinéma, en tant que grand récit collectif, participe pleinement à la construction de nos imaginaires culturels et sociaux.
Galerie photos
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